VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 08

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Je m’y attendais. Franchement, je m’y attendais. Il aurait pu y avoir une autre possibilité, mais c’était celle-ci qui devait être la bonne. Je lis jusqu’au bout sans sourciller, ça ne me plaît pas, d’accord, mais je comprends qu’il faut en passer par là et que ce n’est pas la peine de lancer une controverse inutile. Le dossier comporte deux documents, le premier est très épais, le second tient en sur deux feuillets. Je signe en bas de la dernière page de chaque et fais craquer mes phalanges.

« Vous n’avez plus d’obligations, fait mon blondinet d’outre-espace. Sauf une dernière.

— Je sais. Est-ce que ça peut attendre demain ?

— Ça doit attendre demain matin. Vous savez pourquoi.

— Je comprends. Dommage que je ne puisse pas me débarrasser de ça tout de suite.

— Il faut y mettre les formes.

— Comme toujours. »

Je m’agite un peu. Cette situation me met inexplicablement mal à l’aise. Attendre demain matin, bien. Et ensuite ? Je sortirai de l’Agence comme on s’extirpe d’un vertige, sans avoir rien compris. Ça ne me plaît pas. D’ailleurs, tant que je songe à elle…

« Est-ce vous qui avez créé l’Agence ? demandé-je abruptement, parce que la question m’a un peu travaillé et que je sais qu’il sera bientôt trop tard pour la poser.

— Oui, nous l’avons mise sur pied. Vous avez toujours cru qu’elle ne servait à rien ? En un sens, c’est exact. Elle ne devait être que le réceptacle des divagations nécessaires à notre survie. Un rêve de qualité, fourni par des rêveurs hors pair, et surtout ancré dans la réalité. Auquel nous pourrions puiser. Des… systèmes permettent de nous y plonger quand nous en ressentons le besoin. Depuis peu, trop souvent. Les Grands Anciens ont faussé ce que nous avions eu beaucoup de mal à mettre en place, les répercussions s’en font de plus en plus sentir. d’où l’a nécessité de reprendre les opérations en main.

— Mais enfin, il y avait bien d’autres moyens de parvenir à vos fins ! Je ne sais pas, moi, un collectif d’artistes, ou une secte, ça aurait pu faire votre affaire.

— Un collectif d’artistes, c’est toujours un peu une secte, d’une certaine façon, répond-il avec malice. Nous avions besoin d’un milieu fermé, mais il ne fallait pas qu’il soit susceptible de mener à de trop graves dérives. Nous aurions été obligés d’intervenir en permanence, et nous ne le devions pas. L’Agence, et les autres organismes du même genre, nous ont paru être d’excellents compromis. »

Je hausse les épaules. Bah, s’ils apprécient les enfantillages, à quoi bon le leur reprocher ? Tant que c’est efficace. Quoique ça ne me paraisse pas évident. Finalement, mieux vaut arrêter de poser des questions stupides et attendre la fin de cette farce sans sourciller. Et en attendant, j’ai le vernissage d’une exposition qui m’attend – je n’ai pas oublié l’invitation que m’avait transmis Alice, pour ainsi dire autrefois, et qui a été réitérée. Or le temps passe et je risque de me mettre en retard. Je décide donc de me lever pour mettre fin à l’entrevue. De toute façon nous nous reverrons demain.

Il comprend qu’il est temps de nous séparer et je vais pour mettre le dossier au coffre quand je m’arrête net : c’est que je n’ai pas le code. Il sourit alors et pianote sur le clavier à ma place. Fichtre, quel affront. Puis il lit ce qui s’affiche à l’écran et me donne aimablement la combinaison, une portion éloignée des décimales du nombre pi, avant de s’engouffrer dans les escaliers en me laissant l’honneur d’avoir l’ascenseur pour moi tout seul. Dehors la chaleur rampe sournoisement et de petits nuages hésitent à demander une autorisation de survol de la capitale. Je chausse mes lunettes de soleil qui me donnent un air particulièrement con, et me hâte vers une galerie située sur la rive gauche de la Seine, ce qui est de bon aloi pour un endroit de ce genre.

Elle est sise dans une petite rue dont la tranquillité paraîtrait louche aux parisiens stressés. Il s’agit manifestement d’une ancienne boutique reconvertie, la vitrine est toute en boiseries vertes et en vitres biseautées qui lui donnent un charme désuet, sauf que l’intérieur a été redessiné par un décorateur fou adepte du chrome, des sols miroitants et des lustres futuristes tarabiscotés à l’inqualifiable laideur. Alice est à l’extérieur, faisant les cent pas en mastiquant un bonbon, pas pressée de se mêler à une foule d’apparence toute germanopratine. Dans sa robe d’un violet profond, elle est magnifique malgré son apparente nervosité. Pris d’un élan qui m’est peu courant, je l’embrasse à la mode bretonne et elle me regarde curieusement, mais sans reproches.

« Qui est l’heureux artiste ? fais-je enfin pour couper court à toute remarque déplacée concernant ma quadruple bise.

— Tu le connais bien. Il s’agit de Per.

— Peinture, ou sculpture ? Je n’ai pas eu le temps de m’informer, tu comprends. Mais ça me surprend de sa part. Je le croyais plutôt versé dans les grands nombres.

— Sculpture. Un vieux hobby. Mais si tu veux être surpris, tu vas l’être. Il n’est plus le même depuis trois mois.

— Ah ? Et quelles sont les métamorphoses ?

— Il est devenu charmant. Affable. Chaleureux. Sobre. Et le bouquet, c’est qu’il est guéri de son cancer. Je pense qu’il t’en avait parlé.

— Son cancer ? Oui, une fois. Mais sans insister.

— Eh bien, on l’en a débarrassé. Surtout ne me demande pas qui ni comment. Au fait, où étais-tu passé, tout ce temps ? Priscilla m’a juste appelé ce matin pour m’informer de ton retour.

— Elle-même l’a su par quelqu’un d’autre. » Je ne sais pas si je dois m’aventurer plus loin ou pas, mais une intuition me pousse. « Tu te souviens de tout, n’est-ce pas ?

— Comme le reste de la bande.

— Finalement, je préfère. »

Elle sourit avec une légèreté adorable et je me demande comment, jusque-là, elle n’a pas pu me plaire. J’ai soudain envie de la prendre par la main pour l’emmener loin gambader dans les prés, mais me contente de lui attraper maladroitement le coude et l’invite à pénétrer dans la galerie où on se presse pour papoter, une flûte de vinasse à bulles entre les doigts. Pourtant il n’y a rien à voir, mais je comprends vite que l’essentiel est au sous-sol.

« Petite blague de Per, précise Alice. Qui ne manque pas de sel quand on est au parfum de certaines choses, et après avoir vu la pièce maîtresse.

— Qui est ?

— Tu vas voir. »

Nous nous glissons entre les conversations qui fleurent bon l’intelligentsia socialo-chic et parvenons à descendre les escaliers sans attirer trop de regards. Mon costume terne détonne dans une débauche de vêtements à l’élégance furieusement m’as-tu-vu, mais on m’oppose une indifférence polie. J’ai l’impression de passer pour le mendiant de la fête.

« Tu sais, dis-je abruptement, Rupert… Je n’ai pas trop eu le temps d’y penser, mais je me demande pour qui il travaille vraiment. Il est quand même venu nous réexpédier ici sans s’expliquer.

— Et à ton avis ? Tu dois bien en avoir un.

— Il travaille pour les Anciens. Au vu des derniers événements, c’est la seule conclusion valable que je puisse trouver. Mais je ne vais pas te détailler les quelques heures que je viens de passer, qui me permettent ce genre d’affirmation.

— Tu m’intrigues.

— Je te raconterai peut-être tout ça dans quelques jours. »

Pourtant j’aimerais bien. Ça me démange. Si je fais le rapprochement entre Rupert et Blondinet, je trouve que c’est assez évident qu’ils sont en cheville. Remarquez, pas forcément avec Blondinet, un autre ce serait tout pareil pour moi. Une autre chose qui me démange à cet instant, c’est de pouvoir contempler la sculpture qui trône au milieu d’une cave voûtée, dont la pierre a depuis longtemps disparu derrière des plaques de métal poli martelées puis polies de façon à renvoyer des reflets dans tous les sens.

« Voici la Girafe cosmique, m’assène Alice alors que nous parvenons à nous faire une place. Ne la trouves-tu pas tout simplement délicieuse ? »

Je suis pris d’un fou-rire. Merveilleuse ! C’est bien le mot ! Certes, si on la considère au premier degré, elle paraîtra quelconque, déjà vue, parfaitement à la mode. Mais en tant que caricature, elle est parfaite. Tandis qu’une foule d’amateurs d’art me toise avec réprobation Alice m’entraîne vers d’autres sculptures qui m’intéressent peu.

« C’est Aelis, hein ? glapis-je enfin entre deux hoquets.

— Bien entendu. Mais c’est dommage, elle ne verra jamais ça. Nous devrions remonter. J’ai vu Per grimper les escaliers au bras d’une jolie brune. Je crois qu’il sera ravi de te voir. »

Se frayer un chemin en sens inverse n’est pas une mince affaire. Je suis surpris que tant de beau monde se soit donné rendez-vous ici pour célébrer un illustre inconnu, sauf si Per a bien caché son jeu et qu’il était déjà connu des milieux artistiques Finalement nous le rattrapons à côté du buffet, serrant contre lui une jeune femme frêle qui, noté-je, a des yeux bleus virant légèrement au lavande. Elle serait fort peu terrienne que ça ne m’étonnerait guère, mais je peux toujours me tromper et m’invite à écarter cette possibilité.

En me voyant arriver, il se précipite sur moi comme pour accueillir un cousin proche qu’on aurait malheureusement perdu de vue. J’ai droit à une accolade qui me coupe le souffle et il se recule pour me jauger du regard. Puis il se tourne vers Alice.

« Il nous aura manqué, celui-là. Tu lui as montré sa sculpture ? Celle qui est là-bas, au fond, à l’écart des autres ?

— Pas encore. Tu pourrais nous y conduire… »

Il hoche vigoureusement la tête et nous entraîne, bousculant une actrice trentenaire sur le retour, complètement saoule, qui tente d’avaler des petits sandwichs sans se tromper d’orifice. Je note qu’elle a déjà de une bonne dose de sauce sur le nez, et parie qu’elle va prochainement tenter de s’introduire des cigarettes russes dans l’oreille, à moins qu’elle y verse son champagne. Elle croit reconnaître en ma personne un producteur de télévision et veut s’agripper à moi, mais un type blasé m’en débarrasse en soupirant. « Faut que je la ramène à la maison », précise-t-il à qui veut l’entendre, « sauf si quelqu’un d’autre en veut ». Comme personne ne répond il l’attire dans un recoin où il la pose sur un tabouret duquel elle s’effondre illico.

« Sympas, tes invités, jubilé-je presque.

— Voilà l’œuvre qui t’es dédiée, clame Per sans prendre en considération ma remarque. Je l’ai intitulée Deux à Sept. La somme des nombres de deux à sept, tu comprends ? »

Je regarde. Vingt-sept dés irisés, imbriqués les uns dans les autres pour en constituer un unique, quoique un peu distordu.

« Très drôle, Per, très drôle. Qui t’as parlé des dés ? Des vingt-sept dés ?

— Le libraire. Tu te souviens, David Duprey, les Chroniques d’Alsyns. Il était des vingt-sept. Je dois dire que ça ne lui a pas plu de se retrouver encore embarqué dans des histoires bizarres. Il te raconterait ça mieux que moi. Mais vous allez voir la fin de vos mésaventures, non ?

— Demain. J’espère.

— Ah oui, oui, demain, forcément.

— Pourquoi demain ? demande Alice en fronçant les sourcils.

— Demain, parce qu’il faut que ce soit le matin, m’empressé-je de répondre. Ne demande pas pourquoi. Je te le dirai une autre fois.

— C’est fou ce que tu vas avoir à me raconter.

— Comme ça vous aurez l’occasion de vous revoir, hein ? susurre Per avec ravissement.

— Rupert et Priscilla ne viennent pas ? coupé-je, abrupt.

— Demain, eux aussi. Priscilla est enceinte, je te le rappelle. Je ne voulais pas la fatiguer.

— Parfait, parfait. Maintenant que tout va être fini, qu’est-ce que tu vas faire ? Continuer dans la sculpture ?

— Sans doute. Sculpture, peinture. Plus de mathématiques, plus de statistiques, plus d’Agence. Pour moi c’est fini. Pas vraiment pour toi, non ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Demain tout est terminé, je n’aurais pas de raison de rester là-dedans.

— Que tu crois, fils, que tu crois. »

Et il plisse les yeux, moqueur, avant de nous planter là.

« Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? Gémis-je.

— Que tu vas pouvoir prendre le temps de décorer ton bureau. Ça ne te plaît pas, qu’on te donne du Monsieur le Directeur ?

— Pas des masses. »

Oui, pas des masses. Et je pense soudain que si je dois moisir là-bas, je vais avoir intérêt à nommer un Directeur Adjoint qui sera enchanté de tout faire à ma place. Surtout des conneries. Parce que ça, j’ai assez donné. N’empêche qu’il m’en reste une à commettre. La goutte qui fera déborder la vase, comme disait mon grand-oncle. Mais ensuite, il ne faudra pas compter sur moi pour éponger les saletés.

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