VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 09 (épisode final)

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Et passe la nuit. Autant couper court : j’ai mal dormi, me tournant et retournant dans mon lit comme une saucisse sur le grill, j’ai pris une douche fraîche pour me réveiller, je me suis tapé un solide petit déjeuner en grande part constitué de café soluble en dose concentrée, voilà qui peut suffire à décrire les dernières heures. Je me retrouve quasiment à l’aurore à arpenter mon bureau comme un fauve neurasthénique, prépare les documents nécessaires à la matinée, puis vais les déposer en douce là où il faut. Il n’est pas encore sept heures lorsque je m’effondre dans mon fauteuil, frissonnant et amer. Tout est en ordre, il me suffirait d’attendre calmement, mais je ne peux pas.

Par dépit de ne plus rien avoir à faire de consistant, je farfouille dans mon antre et découvre une télévision tapie dans un placard. Je m’empare de la télécommande et zappouille au hasard, désespéré de ne trouver que suprêmes crétineries, avant de rendre l’appareil à son sommeil. C’est avec soulagement que je vois Blondinet se pointer avant que l’Agence ne s’emplisse d’agents et lui suggère une tasse de café, si j’arrive à décider la machine adéquate à ne pas se contenter de hoqueter misérablement. Il décline l’invitation : encore un buveur d’eau plate, comme Aelis. Peu importe, je distille un peu de sirop noir pour moi-même et, assis de part et d’autre de mon bureau, nous nous regardons en chiens de faïence durant le temps que met la dose d’excitant à venir secouer mes neurones.

« Vous avez fait votre choix, affirme-t-il enfin sans conviction.

— Il sera parfait. Jeune, solitaire, dynamique et naïf.

— Pas trop, j’espère.

— Juste ce qu’il faut.

— Et vous êtes sûr de vous ?

— Autant que vous l’êtes de moi. Mais vous auriez pu sélectionner vous-même le candidat, si ça vous avait arrangé.

— Non, il fallait que ce soit vous. Et après tout, alea jacta est.

— Tant que Brutus ne surgit pas au coin d’un couloir, nous ne devrions pas avoir à nous plaindre. »

Je souris de cette phrase parfaitement débile, prononcée pour le plaisir d’un bon mot plutôt misérable. Plusieurs cafés pour pallier au manque de sommeil, finalement, ça ne sert pas à avoir les idées claires.

« Je vais redescendre, tente-t-il de conclure en se levant, mais je l’arrête d’un geste.

— D’abord une question. Quel est le code d’accès de l’ordinateur ?

— Un prénom féminin de cinq lettres que vous n’aurez aucune difficulté à trouver.

— Fort bien. Je vous vois farceur. Je sais aussi l’être. À partir d’aujourd’hui midi, je vous nomme Directeur adjoint. Ne protestez pas et ne refusez pas, j’y ai mûrement réfléchi et ma décision est irrévocable.

— Ce n’est pas dans les usages, proteste-t-il. Et ma position ne peut pas me permettre de tenir un tel poste. Vous devriez oublier ça.

— Jusqu’à preuve du contraire, répliqué-je sèchement, c’est moi qui donne les ordres, dans cette baraque. Vous ferez ce que je vous dis, et tant pis si ce n’est pas conforme aux attentes. Je garde le poste, mais je vous laisse le boulot. D’abord j’ai besoin de longues vacances et je ne vois pas à qui d’autre confier la boutique. Vous êtes en parfaite position pour cela, contrairement à ce que vous voulez penser. Ai-je été assez clair ?

— Parfaitement.

— Maintenant, vous pouvez y aller. Je quitterai les lieux à douze heures pétantes, vous pourrez alors venir vous installer quand bon vous semblera. »

Il vire au pourpre, ouvre et referme la bouche plusieurs fois, comme un pauvre petit poisson rouge asphyxié, et ne trouvant plus rien à redire se sauve sans demander son reste. Un petit sourire de satisfaction me gagne. Je l’ai bien mouché, l’alien. Maintenant, qu’il se débrouille. C’est sûr que ça va jaser dans les couloirs, pensez donc, un obscur petit jeune propulsé dans un fauteuil de pur cuir, ça ne s’est jamais vu. Bien, qu’ils jasent donc ! J’imagine déjà les rumeurs fantaisistes qui vont circuler, entends presque chuchoter le mot gigolo. La bonne farce ! Il va en baver. Et je m’en fiche.

J’allume l’ordinateur et trouve le code d’accès du premier coup. Mon Dieu, cinq lettres, un prénom féminin qui ne m’est pas du tout inconnu, forcément c’était Alice. J’accède aussitôt au système de surveillance, ouvre une petite fenêtre que je glisse dans un recoin de l’écran, et entame une partie de Tetris. À neuf heures pile un presque gamin blafard ose à peine pénétrer dans l’antichambre, que je surveille quelques instants sur l’écran sans me manifester. Presque gamin… il a tout de même trente-cinq ans, malgré son apparence juvénile.

« Entrez ! », tonné-je enfin de ma voix la plus impressionnante.

Et voilà que le battant s’ouvre, soupirant en mi-bémol.

« Installez-vous », fais-je plus aimablement tandis qui me tend convocation et dossier en tremblant.

Je déchire la triple enveloppe que j’ai pris soin de sceller si radicalement qu’il faut presque une tronçonneuse pour l’ouvrir, en retire péniblement le contenu et flanque un petit papillon jaune à la poubelle – le petit papillon jaune qui à lui seul provoque des sueurs froides à n’importe quel agent de cette fichue boutique.

« Bien, dis-je immédiatement en lui tendant la chemise à sangle que j’ai eu tant de mal à arracher à son sarcophage de papier kraft, je vous suggère d’examiner ceci en détail, et de me dire ce que vous en pensez. »

Et je réprime un rire, ce qui me rappelle vaguement quelque chose dont je préférerais ne pas me souvenir. Il est surpris. Je vois passer dans son œil une détresse subite, mais il cache son trouble et se penche sur les documents. Pendant un quart d’heure il les détaille avec l’air de ne pas y croire. Puis il les repose avec résignation. Je le comprends trop bien. Il va s’amuser, avec cette fichue fable du parmesan qu’on a cru bon de remettre sur le tapis.

« Vous acceptez ? »

Il acquiesce comme si je lui avais donné à choisir entre poison, chaise électrique, peloton d’exécution et guillotine.

« C’est votre première Mission. Si vous ne vous sentez pas de taille, je peux m’arranger. Mais vous êtes le plus qualifié et je serais déçu que vous préfériez mariner dans votre bureau. »

Joli pipeau. Il est aussi qualifié que moi, mais je ne peux pas le lui dire. Il hoche simplement la tête et je poursuis d’un ton trop sucré.

« Vous aurez donc cinquante jours, impérativement cinquante, pour débrouiller tout ça. Rassurez-vous, c’est une Mission sans grand risques. »

Sauf celui de se retrouver en promenade à l’autre bout de la galaxie (ou quelque chose d’approchant). Bah, il verra bien, laissons-lui quelques surprises. Avec un peu de chance il n’ira pas plus loin que la forêt de Fontainebleau. Mais je n’espère même pas que ce soit le cas. Il échouera plus loin. Et réussira peut-être sa Mission, quoique je me demande depuis quand celle-ci est refilée comme une patate chaude. Parce que curieusement, j’ai l’impression de ne pas avoir été le premier à tenter de la mener à bien, et qu’il ne sera pas le dernier. Les directeurs se sont trop rapidement succédé à la tête de cette maison pour que mon sentiment ne s’en trouve pas conforté, même si je dois m’attendre à ne jamais avoir la moindre preuve que mon idée est fondée.

« Aurai-je un peu d’aide ? Des équipements ? demande-t-il d’une voix si faible que je l’entends à peine.

— Fort peu. Mais suffisamment. Vous comprendrez vite ce que je veux dire. »

Ça, des auxiliaires, il va lui en tomber sans qu’il ait besoin de les réclamer. Il aura bien vite une nouvelle Priscilla à ses basques, je peux le parier. Sachant ce qui l’attend, pour un peu je l’inviterais volontiers à ne pas tenir compte de sa Mission et à faire ce qu’il veut durant les cinquante jours à venir. Tout pour ne pas lui faire perdre son temps. Et il m’est sympathique. Regard franc, belle gueule, pas besoin de lui demander de changer de coiffure, il a déjà celle qu’il faut, et sa fiche mentionne qu’il adore le disco. C’est presque dommage qu’il ait été le candidat idéal pour les emmerdements.

« Vous passerez à la Centrale d’Analyse Transdisciplinaire Appliquée pour les derniers détails. Ensuite, attendez juste l’ordre de vous mettre au travail. Et rédigez ensuite chaque jour un rapport circonstancié de vos progrès. »

Là, si je ne ris pas, c’est que je me mords l’intérieur des joues de toutes mes forces. Pour masquer mon hilarité tout intérieure, j’ouvre une bouteille de champagne et lui offre une coupe.

« Je vous souhaite tout le succès que vous méritez », conclus-je bientôt avant de le congédier. Il a l’air de se remettre du coup asséné. Je le raccompagne jusqu’à l’ascenseur et lui serre la main trop vigoureusement. Une fois qu’il a disparu je m’appuie contre la porte. Si j’avais su que tout se terminerait comme ça, je n’aurais même pas bougé le petit doigt. Je suis certain qu’il va se démener en vain comme un beau diable, et je parie que ses résultats seront aussi pitoyables que les miens. À qui la faute ? À tous. C’est un plan foireux qu’ont monté les Anciens. Ils finiront bien par s’en rendre compte. Dans combien de temps ? Vraisemblablement quand il sera trop tard.

Je regagne mon fauteuil et lorgne le téléphone. Me voilà libéré, donc. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire, maintenant ? Ce que je veux. Presque ce que je veux. Mais tout plein de choses très attrayantes. La première sera de composer un numéro. Et mes doigts de se mettre à danser sur le cadran.

La sonnerie s’éternise. Mais je suis patient. Puis Alice répond. Sa voix limpide m’enchante.

« Dis, entonné-je avec pétulance, tu te souviens, lors de notre première rencontre à Clémalanges, tu m’avais dit qu’un certain film passait sur Arte, mais je n’avais pas eu le temps de le regarder. Je sais qu’il est à l’affiche d’un petit cinoche sympa. Ça t’intéresserait de m’accompagner ?

— Tu es sûr que ça va bien ? demande-t-elle avec inquiétude, tant mon ton guilleret lui est peu coutumier.

— Parfaitement bien. Mais je te raconterai.

— J’y compte, j’y compte. Rien que pour ça je ne peux pas refuser. » Une longue hésitation. « Au fait, c’était quel film ? »

Je prends une profonde inspiration. Du calme, ce n’est pas le moment de craquer, le fou-rire, je le garderai pour plus tard.

« Chère Alice, dis-je enfin en m’appliquant à détacher les syllabes, il s’agissait de La grande Illusion. »

*

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