Le temps de songer au temps

Dans un monde labyrinthique intemporel terriblement actuel, un livre. Une sorte d’annuaire dont les entrées sont des rêves implacablement réalistes.

Tout ici est écrit entre les lignes.

i282600889571959150-_szw1280h1280_Au fil des âges, ma bibliothèque s’est emplie de livres conservés sinon pieusement, en tout cas précieusement tant la plupart sont désormais introuvables — à de rares exceptions près, aucun n’a jamais été réédité, même lorsqu’il s’agit de titres majeurs d’une science-fiction exigeante, ou peut-être pour cette raison : pas assez d’effets, trop de fond, forme soignée, manque cruel de la composante divertissement qu’on veut souvent (ou s’attend à) trouver dans les œuvres issues de ce genre aux contours devenus indéterminables.

Elle s’est aussi nourrie d’étrangetés littéraires que de heureux hasards ont mis en travers de mon chemin par le biais de rencontres qui pourraient me faire croire en une prédestination si je n’étais aussi obstiné à répudier ce genre d’hypothèse irrationnelle. C’est ainsi, et la faute en incombe à Vanessa du Frat, que je fis la connaissance de Merlin Jacquet (qui tint la barre des trop fugaces éditions Hydromel), puis par ricochet supplémentaire de Léo Kennel. C’était du temps du fanzine Encre dansante, il y a bien bien longtemps (dix ans, à une pincée de mois près).

De Léo Kennel, Hydromel fit paraître deux novellas, La Nuit en Sursaut puis Transparence des Tigres. Désormais introuvables, je les considère comme faisant partie des pièces maîtresses de mon trésor personnel, de celles qu’il serait impensable d’envisager le prêt. Il en va de même pour mon exemplaire du Seigneur de l’Annuaire, dont j’ai repoussé trop longtemps le compte-rendu de lecture : cinq ans après l’avoir pour la première fois tenu entre mes mains, il devenait urgent que je cesse de procrastiner.

Ce temps perdu s’explique autant par une paresse profonde que par l’incertitude de la manière dont j’irais aborder le sujet de ce livre pour lequel l’adjectif « atypique » ne convient même pas. Il est une manière de puzzle déroutant, que l’on considère morceau après morceau sans savoir comment ajuster chaque élément, jusqu’au moment où, ayant atteint la dernière page, tout se met en place. Comment rendre compte d’une telle construction ? J’ai essayé plusieurs fois, et plusieurs fois préféré renoncer. Cette page-ci ne sera qu’une tentative de plus, inadéquate, mais puisque je l’aurai menée à son terme, on la tiendra pour une lecture encore provisoire, comme chacune de celles que j’ai faites jusqu’ici. Car oui, s’il y a des livres qu’on ne parcourt qu’une fois, celui-ci est de ceux auxquels je retourne régulièrement, et dont je n’ai pas fini de dépouiller tous les secrets.

Annuaire, donc, en apparence : on entame la lecture avec la lettre A (pour Abattoirs, pages liminaires qui susciteraient des pulsions véganistes chez les carnassiers les plus acharnés), et on progresse d’une entrée à l’autre jusqu’à Z et aux pages conclusives dont je ne dirai rien de rien. Mon premier mouvement fut de picorer ici ou là, tant il semblait peu important de progresser dans l’ordre alphabétique. Lourde erreur, puisqu’il y a, soigneusement dissimulée, une narration qui permettra à l’ouvrage de se conclure (au grand regret du lecteur). Narration qui d’ailleurs ne se trace pas de façon linéaire, chronologique, mais comme il sied : alphabétiquement. En tout cas à première vue.

L’objet lui-même, de dimensions inhabituelles, utilise un papier dont la mollesse rappelle celle de ces interminables répertoires autrefois fournis par les services des postes, télégrammes et téléphones (seules en survivent désormais les Pages jaunes). L’impression se fait volontiers sur deux colonnes, à certaines exceptions près, et en couleurs (ce qui n’est pas très courant non plus). Le volume est lui-même illustré (par l’auteur*). Bref, tout est fait pour que cet Annuaire soit un livre qui échappe aux normes. (L’éditeur lui-même est hors-normes, d’ailleurs.)

Ce non-dictionnaire repose sur un choix limité de termes à définir, explorer, expliciter au sein de l’autobiographie fragmentée d’un mystérieux prisonnier (enfermé dans une bien étrange prison). Il est parsemé de curieuses notes de service, ou plutôt de variations sur l’interprétation d’une note peu compréhensible encombrée de sigles obscurs, tentatives souvent absurdes de restituer un sens à ce qui en a peut-être, ou sans doute, même s’il sera à jamais impossible d’obtenir une explicitation satisfaisante. Il est truffé de vocables inventés (qui façonnent un univers ni présent ni futur, tout juste… autre), et sert surtout de caisse de résonance pour les souvenirs de celui qui s’est retrouvé enfermé là, lesquels se substituent volontiers à des définitions neutres et tracent peu à peu le plan de la prison, où nous pourrions bien nous-mêmes être enfermés (sans nous en apercevoir). J’extrapole, mais ne gravitons-nous pas tous autour de notre propre annuaire, que nous découvrons et rédigeons dans un même mouvement ?

Je parais ici sans doute confus et obscur. Normal, prévisible, et j’avais prévenu que je ne parviendrais qu’à une restitution maladroite autant qu’inachevable. Alors, ô amoureux de bons et beaux livres, il vaut mieux que je m’interrompe avant d’écrire quelque énormité et professer quelque contresens qu’on pourrait me reprocher. Il est peut-être trop tard, mais après tout ma lecture est une parmi d’autres possibles, il ne tient qu’à toi de tirer ton interprétation de ce texte exceptionnel à bien des égards, et pour l’essentiel : unique et inimitable.

Pour le reste, il est préférable que je m’éloigne sur cette dernière recommandation en quatrième de couverture :

Lecteur, prends le temps de songer au temps et celui de te laisser convaincre.

Tu ne le regretteras pas.

i282600889571959150-_szw1280h1280_

Le Seigneur de l’Annuaire, éditions Les Trophées, 2013, 18€ [et c’est vraiment pas cher].

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