Littérature périsphérique et méta-mimétique: un exemple édifiant

Parce que ça me démangeait fortement depuis longtemps, un petit compte-rendu d’une des pires lectures de l’année 2018.

Audrey Pleynet, Noosphère

Et s’il suffisait de formuler une question dans son esprit pour en connaître immédiatement la réponse ? Acquise par l’humanité du jour au lendemain cette nouvelle faculté, qu’on appelle rapidement Noosphère, bouleverse les sociétés : essor technologique époustouflant, fin des élites intellectuelles, renversement des valeurs… Au sein du laboratoire du gouvernement français, Inès Amnel tente de percer le mystère de la Noosphère. Mais le phénomène est absolu. A moins qu’un homme, une anomalie, ne vienne tout changer… Jusqu’où ira alors Inès pour protéger la connaissance ? –

Selon l’auteure, ce roman est un mélange de SF, de philo et d’action. Oups. Rien que ça. Le problème c’est que j’ai vu SF et philo, que l’alliance des deux peut m’exciter bien plus que la perspective de m’enfiler une mousse au chocolat au dessert, et que donc j’ai sauté dessus dès que j’ai pu. À la suite de quoi j’ai failli détailler en chronique publique tout le mal que je pensais de ce truc, avant de reculer, parce qu’il ne fait jamais bon se mettre à dos un fan-club ni un auteur en vogue dans certains recoins de la blogosphère. Surtout si le coupable a passé sept ans à pondre son machin (par ailleurs premier roman). Et puis bon, là je me lance, au moins parce que j’ai deux bonnes raisons de le faire. Primo, ma crise de foi dans l’écriture a été renforcée après la dernière page tournée. Secundo, elle m’a permis de développer une allergie carabinée à l’autoédition.

On aura compris que je n’aime pas, mais alors pas du tout. J’ai essayé une première fois, mais j’ai vite calé parce que je n’arrivais pas à y croire (et d’une), que j’étais tombé sur un « philosophe » qui l’était autant qu’une tranche de pain de mie (manifestement il a passé ses études à éviter Popper, Wittgenstein, Bachelard et les autres, puisant son inspiration dans Pif Gadget et sa métaphysique dans Ici Paris), que les dialogues manquaient souvent de naturel, que les situations étaient un poil trop simplistes, et que… ben, que je m’emmerdais, quoi. (Sans compter la prose poussive au mauvais moment alors qu’il aurait fallu du nerveux). Il m’a fallu du courage et de la détermination pour repartir à l’assaut et en venir à bout, histoire éventuellement d’en causer avec la coupable lors des Imaginales* de l’année dernière. Finalement j’ai évité d’aller tailler une bavette avec elle, je crois que ça aurait vite tourné au vinaigre tellement j’ai de griefs contre l’ouvrage.

Si la couverture peut séduire (certes elle ne brille pas par l’originalité), le roman est complètement inabouti (et plus encore, face aux impératifs d’un tel sujet). Contrairement à l’ensemble des commentaires enthousiastes qui ont fleuri et poussent  encore, je trouve la réflexion très faible (sinon poncifiante), la narration trop balisée dans le genre prévisible, et surtout on évite soigneusement de creuser la question cruciale de la nature de cette noosphère (et du pourquoi ou du comment), pour virer dans le thriller sauce navet hollywoodien, avant de conclure niaisement sur un registre romantique. D’accord je suis exigeant (à trop me bouffer certains auteurs trop bourrés de bons neurones, les salauds, j’ai besoin qu’on me secoue le cortex, pas qu’on me fasse de la pseudo-épistémologie de bistrot). Je déplorerai du coup un prix prohibitif pour la version brochée (heureusement que le numérique existe, même si mieux vaut s’offrir trois tablettes de vrai et bon chocolat à la place). Si on passe sur les aspects « réflexion », ça peut faire un aimable divertissement mais il ne faut pas s’attendre à du bien profond. Quand je dis ça même je devrais corriger en: il faut s’attendre à du plat ou du creux.

On considérera que je suis méchant, voire malveillant, mais méchant parce que… déçu, en raison d’une attente excessive, sans doute, alléché par un résumé qui laissait espérer nettement mieux. Même si Teilhard de Chardin c’est pas ma tasse de thé… je ne m’attendais pas à ce qu’on en tire tout cet amas de platitudes, et surtout pas à découvrir qu’on prétendait nous faire lire autre chose que… ça.

Les aspects négatifs ne manquent pas. Dès que le roman se met à patiner, l’auteure choisit de tourner en rond dans des péripéties scénaristiques dignes de téléfilms bâclés, ce qui devient vite ch… lassant. Mais si vous aimez les collections de grosses ficelles et de clichetons… ce sera pour vous, ne vous privez pas, foncez.

Premier agacement, la manifestation wikipédiesque de la noosphère, l’auteure ayant renoncé à faire preuve de subtilité lorsqu’entre en jeu un savoir inopinément acquis. non, on aura en italique ce qui ressemble fort à une fiche descriptive (éventuellement, il faut le dire, transposée de… Wikipedia). Voilà qui est excellent pour du narratif, ma foi. En conséquence, soit on grince des dents, soit on pouffe. (Et le faire dès le premier chapitre, hum… ben, ça n’augure rien de bon.)

Pire, le nombre invraisemblable de fautes diverses (là, c’est la totale du moins dans l’édition que je possède : on m’assure qu’il y a eu des corrections depuis, je dispose donc d’un fichier collector). Outre la tonne de coquilles, erreurs de conjugaison, confusions de mots – poignée pour poignet, par exemple –, il y a des approximations redoutables et des omissions suspectes, c’est ainsi qu’on trouve quelque part des journalistes pendus à un ministre (sic), ou qu’on parvient à insuffler du vide (re-sic). Ailleurs je découvre les pays du Golf. Plus grave, la très pénible confusion systématique entre recevoir et réceptionner, ce second terme étant utilisé à tort et à travers et de préférence à la place du premier, ce qui serait cocasse si ça ne se révélait vite désespérant. Autre choix sans doute légitimable par des études en école de commerce, on évitera d’avoir des compétences mais possédera un domaine d’expertise… On aimera aussi se repositionner, faute d’avoir le courage de chercher un vocable littérairement plus adéquat et surtout en situation plus pertinent (il vous arrive souvent de vous repositionner dans votre canapé, vous ? moi pas, je préfère m’installer plus confortablement, c’est meilleur pour mon dos).

Abrégeons. Non seulement le style est globalement moyen moyen niveau débutant qui s’y croit déjà, d’ailleurs niveau dialogues c’est raide comme de la fonte, mais les scientifiques sont volontiers caricaturaux (et incapables d’interpréter leurs propres résultats sans assistance), et tout un passage fantasme méchamment sur certains quartiers et banlieues du nord de la capitale (de l’invraisemblable corsé). Je ne vous parle pas de la découverte scientifique en direct montrée comme spectacle, plus ridicule que ça j’avais pas vu depuis longtemps. (Noter que le microscope est indispensable, le reste presque superflu.)

Cerise sur le gâteau, un des principes essentiels (et l’un des seuls) est soigneusement violé pour des raisons scénaristiques. Voici: toute connaissance certaine est immédiatement transmise à toute l’humanité. L’embêtant c’est que dans certain chapitre, une connaissance pourtant certaine est inaccessible sans autre raison que de permettre un petit chantage décisif pour la suite. Je n’appelle même plus ça une incohérence, mais une faute lourde (voire fatale) parce que toute la fin du livre repose sur le viol du principe que j’ai résumé. Allons plus loin, l’auteure se fout carrément de notre gueule, parce que quand on met sept ans à écrire un truc, on ne laisse pas passer une bourde qui fait environ la taille de l’Everest.

Bref, pour tout dire, je ne fais sans doute pas de la très bonne SF, mais avec ça (et l’accueil chaleureux qui a suivi), franchement on est très mal barrés. Je me dis que la réussite de ce roman ne repose que sur des efforts soignés de communication bien menée, et sur rien d’autre, car question qualité on peut chercher longtemps (quand on est un tantinet difficile). Je me dis aussi qu’Audrey Pleynet, dans ce qu’elle a pu écrire par ailleurs, fait surtout preuve d’un esprit de synthèse très certain de ses lectures d’une SF déjà historique, et est tout à fait capable de faire illusion auprès des incultes qui vont prendre du réchauffé pour de l’original. Bref, j’estime qu’elle nous prend pour des pigeons, et que l’un de ses seuls talents est de savoir nous vendre un baril de poussière en nous faisant croire que c’est de la lessive.

Ceci explique peut-être que depuis quelques longs mois je fais un très large détour quand on me parle de SF autoéditée (voire d’autoédition tout simplement), et que même la mienne me donne des boutons. Et en outre que je m’inquiète fort de l’avenir de la SF par nos contrées, si c’est pour voir qu’on réussit à se satisfaire de si peu.

Par ailleurs, j’étais déjà convaincu de ne pouvoir qu’être hors-jeu (nouvelliste de SF cérébro-capillotractée, c’est pas une vie) j’avais soudain la preuve que les seuls efforts payants sont ceux de la promo et que peu importe si on écrit mal, bien, voire pas du tout : le texte en soi n’a aucune importance. Les bras m’en sont tombés, la plume aussi. Et depuis, je n’ai pas réussi à la ramasser. Merci, Audrey.

Bon, pour le bouquin vous trouverez tous seuls le chemin d’Amazon pour l’acheter et/ou pour vous convaincre que je suis vilain et que la tonne de commentaire élogieux est justifiée et que j’ai tort.

* Festival spinalien de l’Imaginaire permettant de se vautrer sur l’herbe au bord de la Moselle, qui se tient fin mai.

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