L’Alcibiade

tumblr_pqnn5hkkix1w2ts13o1_640Elle le croisa alors qu’elle pénétrait dans le cloître et nota aussitôt trois choses : sa peau mate, ses lèvres entrouvertes, et ses yeux d’un bleu à la clarté incendiaire. L’expression n’était pas très adéquate, jugerait-elle plus tard, mais faute de mieux elle s’en contenterait. Il serait le garçon aux yeux incendiaires, point final.

Ils se frôlèrent en tentant d’éviter une collision et échangèrent un petit rire complice. Elle eut aussitôt un léger pincement au cœur : il était très beau, sans recherche ni artifice, une beauté d’un genre qui ne l’avait jamais laissée indifférente. Et tandis qu’il s’éloignait dans la ruelle elle eut le regret d’avoir fait ce pas de côté qui avait empêché qu’elle se retrouvât tout contre lui.

Pour l’apercevoir une dernière fois avant qu’il disparût, elle se retourna. Il portait un jean, une chemise à manches courtes rouge sombre, et ses chaussures étaient particulièrement ordinaires. À la main il tenait un livre épais. Ce pouvait être de bon augure. S’il venait à prendre ses aises dans le jardin, auprès de la fontaine, ou sous la colonnade romane, ils se reverraient, puisque dès qu’elle en avait l’occasion, c’était ici qu’elle venait lire.

*

Le cloître était vaste. À l’origine bien plus restreint, un évêque magnanime l’avait fait agrandir par convenance personnelle, réduisant alors le potager à sa plus simple expression – mais les moines auraient tout loisir de s’atteler à leurs cultures hors de la ville, sur la parcelle qu’il leur avait généreusement cédée et auprès de laquelle il avait été assez bon pour faire édifier une chapelle.

Depuis longtemps, monastère et potager avaient disparu, l’un rasé à la Révolution, l’autre promis durant deux siècles à de nombreuses spéculations immobilières douteuses qui s’étaient achevées de manière grandiose par un procès pour escroquerie, dans lequel un jeune maire avait trouvé une mort politique amplement méritée.

Le cloître seul avait réussi à survivre, avec un côté de la collégiale. Perdu dans la vieille ville il avait tour à tour servi de prison, d’abattoir, de marché, avant de revenir fort curieusement dans le giron de l’évêché qui s’était empressé de l’abandonner à la municipalité. Faire quoi que ce fût d’une telle ruine eut été fort coûteux. Et la cathédrale baroque, au bord de la rivière, à force de se retrouver inondée chaque hiver, revenait déjà bien cher. Ce n’avait pas été un bien lourd sacrifice que de se dépouiller d’un des vestiges d’une splendeur passée.

*

Haletante, elle se rendit soudain compte qu’elle venait presque de se donner à elle-même une conférence sur l’histoire ecclésiastique de la cité. Presque. Il s’en était fallu de peu. Elle jugea que son attrait pour Clio avait dû trouver là une manière de la détourner de cette vision d’un garçon éclatant de jeunesse, beau, vigoureux (imaginait-elle), qu’elle ne croiserait peut-être jamais plus.

Hochant la tête, elle gagna son banc favori, du côté authentiquement roman du cloître, sous la galerie aux colonnes usées d’où on avait la plus belle vue sur le jardin et la fontaine qui, durant quelques années, avait jadis cédé la place à un échafaud, avait disparu on ne savait où, avant de retrouver sa place quand le marché s’était installé là.

Se sentant de nouveau emportée, sur le point d’évoquer la collégiale dont on retrouvait l’essentiel des pierres dans la Mairie Neuve (désaffectée depuis peu, un bâtiment plus conforme aux goûts de la plus moderne modernité ayant trouvé place plus loin), elle soupira, étendit ses jambes, et sortit un livre de son sac. Un livre bien moins épais que celui qu’il tenait à la main. Elle en fit bruisser les pages. Il devait être loin, désormais. Puis elle eut un geste d’agacement envers elle-même, consulta sa montre, et se plongea avec acharnement dans l’Alcibiade de Jacqueline de Romilly, prêtant soudain au jeune Athénien de tous nouveaux traits qui la laissaient, devait-elle convenir, totalement rêveuse.

Elle parcourut une vingtaine de pages plutôt qu’elle ne les lut. Elle s’efforçait bien, vaille que vaille, de ne pas perdre le fil, mais elle ne le tenait pas assez fort entre ses doigts. Au bout d’un moment, force lui fut d’admettre que tant qu’à laisser vagabonder son imagination, il était inutile de continuer ainsi. Elle posa le livre à côté d’elle. Son regard se porta vers la fontaine, et alors sa bouche s’arrondit en un petit cri silencieux de surprise.

Le plus incroyable, c’était qu’elle ne l’avait même pas entendu revenir, alors qu’elle était seule dans le cloître. Il était assis sur le rebord de la vasque, face à elle, et il dessinait. Mais quoi ? Le cerisier en fleur, juste à gauche de la colonne dont le chapiteau s’ornait de petits dragons ? Toute la colonnade, la galerie elle-même ? Tout l’ensemble, avec l’alignement de roses trémières ? Mais le regard qui allait, bien que discrètement, du dessin à son modèle, finit par le trahir : l’objet de ces coups de crayon appliqués, c’était elle.

*

Elle n’osa pas se mettre en colère. Elle n’osa pas non plus se trouver ravie d’une telle attention. Ce qui l’embêtait un peu, un tout petit peu, c’était qu’elle avait résolu de rentrer chez elle, et que dans cette nouvelle situation, elle se sentait un peu obligée de rester. Ce qui n’était qu’un prétexte. En restant, elle pourrait le contempler sans le moindre scrupule. Faisant mine de n’avoir rien remarqué, elle reprit le livre en main, l’ouvrit avec détermination, et fit semblant de s’intéresser à la page quarante-sept.

Ce qui ne lui fut pas possible très longtemps. Entre lire et le regarder il fallait choisir, et elle préférait le regarder, un peu plus franchement, un peu plus qu’en s’offrant un coup d’œil de temps en temps. Le livre s’abaissa sur ses cuisses et elle le dévisagea carrément, avec un léger sourire. À une dizaine de mètres un crayon hésita avant de s’immobiliser. Il sourit aussi et elle se demanda ce qu’elle allait faire, si elle saurait se détacher de l’éclair bleu des yeux qui la détaillaient. Puis il posa ses affaires par terre, et vint s’excuser d’être si incorrect et de ne pas lui avoir demandé la permission de… enfin… de faire son portrait.

Il bafouillait légèrement, pris au dépourvu. Sa voix était chantante, avec quelque chose évoquant du miel. N’était-ce pas absurde ? Du miel ! Mais cette voix était, autant que ce visage, un délice. Elle le rassura : il pouvait continuer, elle n’y verrait aucun inconvénient, mais à une seule condition. Elle voulait voir le dessin lorsqu’il serait achevé. Il acquiesça avec gêne, encore un peu désemparé. Cette exigence était bien naturelle. Voir ce joli gaillard dans l’embarras était un mince amusement. Elle posa une main sur son avant-bras et l’invita à aller continuer.

*

Alors qu’il retournait à sa place elle se traita presque de folle. Il avait une peau dont la douceur était irréelle. De sorte que pendant de très longues minutes elle ressentit un vertige léger. Son cœur s’était mis à galoper le long de plages de sable fin, elle imaginait que tous deux, seuls au milieu des dunes, s’abandonnaient enfin dans une confusion des sens telle qu’elle en oublierait aussitôt Patrick – l’homme qui aurait pu l’épouser, l’homme qui n’aurait pas dû la trahir.

Une moue tordit ses lèvres à cette évocation. Patrick n’était pas encore un de ces mauvais souvenirs lointains, mais restait une blessure ouverte que les mois ne cicatrisaient pas. Elle ne s’avouait pas qu’elle faisait tout pour aviver la plaie, jour après jour, quand en sortant du bureau elle faisait ce détour stupide pour passer en bas de chez lui. Alors que ce n’était plus chez lui, puisqu’il avait déménagé. Très loin. Elle croyait avoir entendu dire par sa sœur qu’il s’était installé à Paris. Une folie : il était aussi fait pour la capitale qu’une méduse pour une mare.

Cette dernière remarque métamorphosa la moue en un léger rire. Son portraitiste crut que c’était un passage du livre qui la faisait rire et continua à dessiner. Il avait un visage qui, dans la concentration, prenait une sorte de dureté qui lui donnait une maturité supplémentaire. Quel âge avait-il ? Oh ! Question sans importance. Elle tenta en revanche d’assigner un prénom à ce visage. Elle fit de nombreuses tentatives avant de se fixer. Manuel serait très bien. C’était un prénom doux, d’une sonorité agréable. La consonance hispanique répondait harmonieusement au caractère mat de sa peau. Mais s’il s’appelait, par hasard, Nestor, ou Anselme ? Ce serait comme une dissonance incongrue dans une partition. Quel que fut son prénom réel, elle conserverait en secret celui qu’elle lui avait trouvé. Manuel. Mais oserait-elle lui demander comment il s’appelait ? Ou, de son côté, oserait-il… ?

*

L’après-midi s’écoula, tranquille. Elle était étonnée que la fraîcheur du cloître ne fût pas prise d’assaut. Jusqu’alors ils étaient restés seuls. Ce fait curieux l’arrangeait. Ils étaient ainsi, d’une certaine façon, en tête-à-tête intime. Elle savourait chaque seconde. Ce qui la laissait malgré tout songeuse, c’était le temps qu’il passait pour un simple dessin. Elle avait hâte de voir le résultat.

Enfin, alors que le soleil basculait derrière un toit, il l’acheva, rectifiant deux traits infimes. Il rangea alors précautionneusement les crayons dans une trousse de cuir qu’il fourra dans un sac à dos jusqu’alors inerte entre ses pieds. Puis il examina la feuille de papier et sembla se trouver satisfait. Mais il resta immobile durant de longues, très longues secondes, avant de prendre son courage à deux mains, et de venir s’asseoir près d’elle.

*

Le dessin était, autant que le dessinateur, à couper le souffle. Elle parvint difficilement à se reconnaître, car il avait pris des libertés extravagantes. Ce n’était plus un cloître, mais la cour d’une demeure seigneuriale. Ce n’était plus une modeste secrétaire d’à peine trente ans, mais quasiment une princesse vêtue d’une robe d’un luxe incroyable, méditativement plongée dans un de ces livres enluminés qui faisaient la fierté du musée départemental.

Alors qu’il n’y en avait pas, elle distinguait des couleurs. C’était si surprenant qu’elle eut un mouvement de recul et le toisa, lui demandant comment il avait réussi quelque chose d’aussi beau. Il écarta simplement les bras pour toute réponse. Il n’avait fait que la dessiner telle qu’elle eût dû être, non avec cette jupe mal coupée, ce chemisier vieilli, ce collier de pacotille. Dans le dessin elle était une figure radieuse, avec presque un air de madone, comme elle en avait vu chez Botticelli. Habituellement, elle trouvait que les miroirs lui renvoyaient l’image d’une femme quelconque, et estimait que les insomnies l’avaient peu à peu enlaidie.

Mais il l’avait vue d’une toute autre manière et l’avait transfigurée dans le dessin. On eût dit qu’elle sortait d’une légende. Des hommes y seraient morts pour avoir croisé son regard et s’être disputé ses faveurs dans de féroces duels. Des dragons auraient gardé la porte de sa chambre. D’ailleurs dans la robe, il avait fait prendre place un cortège de reptiles ailés.

Elle ne savait comment le féliciter, ni si ce serait suffisant, ni si ce ne serait pas déplacé. Il lui tendit le dessin, roulé, entouré d’un élastique. Elle saisit l’offrande en hésitant, d’une main qui frémissait. Cette main eût infiniment désiré effleurer ces lèvres de nouveau entrouvertes, ce demi sourire empli d’appréhension. De quoi pouvait-il bien avoir peur ? Il déglutit finalement et se leva, ne sachant comment la quitter sans briser ce qui, songeait-elle, relevait purement de la magie.

*

De l’entrée du cloître parvint soudain un bruit de pas. Un garçon maussade s’y aventurait, cherchait quelque chose. Puis il les aperçut et rompit le charme par sa seule présence. « Ah ! Tu es là ! » Son Alcibiade, son Manuel, tressauta et grimaça légèrement. « Je suis là, mon cœur. J’arrive. » De l’autre bout de la galerie résonna une réponse sèche, acerbe. « Dépèche-toi. Je t’attends depuis une heure ».

Elle s’était crispée. Mon cœur ? Ainsi, il était ?… Elle faillit secouer la tête dans un mouvement de déni. Elle devait avoir mal entendu. Il se tenait devant elle, lui tendait la main. « Nous nous reverrons. À bientôt. » Puis il fila rapidement, n’attendant pas une réponse qu’elle aurait eu bien trop de mal à prononcer. Elle le suivit du regard quelques instants avant de baisser la tête. Cousu à l’arrière du sac à dos elle avait aperçu, dénué de tout équivoque, un tout petit drapeau arc-en-ciel.

Le silence retomba. Elle rangea le livre dans son sac, passa une main dans ses cheveux, se frotta les yeux, considéra le dessin enroulé qu’elle avait posé sur ses genoux. Désillusion ? Bah… Elle se leva et regarda autour d’elle. Le gardien n’allait pas tarder à venir fermer les grilles. Il fallait partir.

Ses talons claquèrent doucement tandis qu’elle regagnait la ruelle. Avant de sortir elle tourna une dernière fois la tête, jeta un ultime regard à la magie de cet après midi, et décida non d’oublier, mais de considérer qu’il ne s’était rien passé de si extraordinaire. Et puis de toute façon, hein, conclut-elle au moment de franchir le portail, il était beaucoup trop jeune.

 

 

 

juillet 2006

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