A nos amours

Il en va de l’écriture comme des histoires d’amour. Finalement, il s’agit bien de ça.

Tout commence par une idée. Comme j’en ai il y a peu déjà parlé, je me dispenserai d’évoquer derechef son apparition subite dans le champ de vision de l’auteur soudain subjugué et vais directement passer à la suite.

Cette idée (arrêtez de la reluquer comme ça !) va devoir être séduite, afin que s’établisse une relation qui durera le temps que le texte soit élaboré, écrit, réécrit, peaufiné et achevé. Tout ce qu’on veut c’est la coucher. Sur le papier seulement (hélas, diront certains qui ont une curieuse conception de « l’idée »).

Tous les moyens sont bons, lui faire les yeux doux, l’effleurer en pleine nuit, lui déclamer vos vers les plus romantiques ou les plus suggestifs, même si cette dernière façon de procéder risque à mon avis de ne pas se voir couronnée de succès.

L’idée qui fout le camp à la première sollicitation un peu osée (vous lui aurez montré une belle feuille de papier à la blancheur exquise et d’une si douce texture que c’en est affolant), ça arrive. Parfois ou souvent, ça vaut mieux. Les mauvaises idées sont plus nombreuses que les bonnes. Avec certaines, pas si mauvaises mais pas assez excitantes, ça tournera court. Vous aurez à peine eu le temps de noircir une page qu’il sera déjà temps de la mettre à la poubelle. A moins que vous ne soyez tenté de la recycler plus tard, ce qui n’est pas un mauvais choix : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme (Lavoisier aurait-il imaginé qu’un tel principe puisse s’appliquer à la littérature ? On en doutera ; mais examinez bien cette phrase, vous découvrirez sans doute qu’elle est là aussi des plus pertinente.)

Et enfin, il y a celles avec qui vous allez passer un certain temps qu’il faut espérer agréable. Les premiers temps, d’une durée variable, le seront sans doute. Porté par un enthousiasme enchanteur, l’auteur ravi rêve à tout moment de retrouver sa création dont il savoure tant la proximité que tout lui paraît bien fade en comparaison. Le cœur battant, il se précipitera pour se plonger dans ses méandres ravissants dont les courbes audacieuses et délectables sont le prélude à de suprêmes et inextinguibles extases qui lui feront vite oublier toutes celles qu’il connut jusqu’alors – dont celui procuré par un bref conte pour adultes (« Il était une fois un fer à repasser qui fantasmait sur les chaussettes… »).

Viendra, et il suffit d’attendre, le temps des premiers reproches : un paragraphe défaillant et c’est parti… Premiers doutes, est-ce que ça valait le coup de s’engager, pourquoi n’ai-je pas succombé à cette autre idée qui ma foi était si belle ? Voyons, voyons, ne nous emballons pas, il n’y a rien que de plus normal qu’avoir des inquiétudes sur une relation naissante dont on attend beaucoup. En termes d’intensité, puisqu’il est évident que la durée ne sera pas la même si on se lie avec une nouvelle, une novella, un roman. (Note : les petits coups en passant s’appellent des aphorismes.)

Plus tard encore, pourrait surgir l’usure. Plus commune dès que l’ampleur de la création réclame de longs mois à passer ensemble avant d’atteindre l’achèvement par d’ultimes retouches qui verront l’auteur provisoirement satisfait  et déboucheront sur l’inéluctable séparation. L’usure aura du mal à être vaincue si on n’y met pas du sien. Il faut savoir retrouver l’enthousiasme, même au bout du vingtième chapitre sur soixante, quand des semaines, des mois, voire bien pire, se sont écoulés. L’exploration de l’idée a mené à construire une histoire qu’on s’acharne à développer en un récit de bonne facture. Ce n’est pas évident de ne rester que sur celle-ci, alors qu’on a croisé d’autres idées tentantes, fraîches et pas trop mal foutues, et que l’enlisement menace chaque jour davantage.

Certains sont formels, les relations exclusives ne sont pas nécessairement une bonne solution pour obtenir de bons résultats. Il arrive même qu’on préconise, non point l’échangisme (qui reviendrait à ce que deux auteurs se refilent leurs brouillons), mais les partenaires multiples. Pour avoir pratiqué, je reconnais que cette façon de rompre la monotonie offre quelques avantages, mais elle requiert sinon un peu d’organisation, en tout cas la faculté de se consacrer parallèlement à deux œuvres, ou plus si on est endurant, sans tout mélanger. (Voir cet article de Lee Masterson, spécifiquement le point 4).

De quelque façon que se déroule la relation entre l’auteur et son écrit, vient toujours le moment fatidique, nécessaire et j’ose dire espéré autant qu’attendu, celui de la rupture.

Contrairement à ce qui se passe entre humains, celle-ci ne sera pas nécessairement douloureuse. Au contraire même, la plupart du temps. Le point final du premier jet laisse entrevoir l’inéluctable séparation. Les corrections, amendements et réécritures vont constituer une phase de la relation qui sera certes pénible et conflictuelle, mais elles sont encore la preuve d’un attachement profond. Et on se quittera, si possible, en excellents termes, le texte ayant été retravaillé jusqu’à apporter à l’auteur le maximum de satisfaction – avec l’attente angoissée qu’il en sera de même pour le lecteur.

Néanmoins, une phase d’abattement peut ensuite survenir. L’investissement consenti durant toutes ces semaines laisse soudain un vide. Que faire, désormais ? Il était bien confortable de savoir qu’une page allait encore devoir être réexaminée. Lorsque tout est achevé, on pourrait se jeter séance tenante sur une nouvelle idée. Pourquoi pas, mais ne vaut-il pas mieux prendre un peu de temps pour prendre du recul avant de repartir de l’avant ? C’est souvent mon cas. L’esprit encore encombré, je suis incapable de me lancer illico dans de nouvelles péripéties fictionnelles. J’éprouve le besoin d’oublier, de laisser reposer, avant que l’inspiration (appelée Luxure dans un article précédent) ne me fasse haleter de désir devant une nouvelle Idée.

Quoi qu’on fasse, de quelque façon que l’on procède après achèvement d’un texte, il n’y a en vérité jamais de rupture définitive. L’attachement demeurera, même si on en vient à juger que ce n’était pas si bon, qu’on aurait pu et dû écrire autrement ou autre chose. On peut mettre bien des pages de côté, jugeant qu’elles ne méritent pas d’être exposées aux yeux d’autrui, on y restera toujours lié. Et de nouveau : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Les échecs nourrissent l’inspiration, infléchissent les travaux ultérieurs. On ne les déteste jamais sincèrement, ou alors avec mauvaise foi. Bien sûr, vient le jour où on sourit de ses premières tentatives, qu’on trouve bien ridicules. Et pourtant une émotion plus que certaine est capable de nous saisir à leur évocation. La première histoire était bâclée, inconsistante, désespérément mal écrite. Mais elle a conduit à la suivante. De là, à une troisième, puis à tant d’autres… On les aimera toutes, pas de la même manière, mais on les aimera jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Terminer un texte, ce n’est pas divorcer d’avec lui. On se quitte toujours pour mieux se retrouver. Si j’osais… bah, oui, peut-être : ce sont bien là, me semble-t-il (dois-je le regretter ?), les seuls cas où des histoires d’amour finissent bien. En général…

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