La règle ou la trique

Je vais faire un atroce aveu. Il y a plusieurs années, lorsque j’avais la prétention de construire un roman de la meilleure façon possible, j’avais fait l’acquisition d’un logiciel (peu coûteux, heureusement) d’assistance à l’écriture. Ne ricanez pas, cet accès de stupidité en a frappé bien d’autres, et à l’époque le fabuleux Scrivener n’existait pas[1]. Je pensais alors que les outils fournis me permettraient d’organiser ma pensée avant de me lancer dans l’écriture, et espérais bien que la logique implacable de ceux-ci parviendrait à m’habituer à réfléchir bien droit, même sans assistance informatique. Le logiciel resta installé une semaine, pas plus, tellement j’avais été horrifié en voulant l’utiliser. Comme j’ai ensuite réussi à écrire deux romans en naviguant presque à vue, bon, ce n’était pas vraiment la peine de me taper ce genre de machin, et j’aurais pu m’acheter quelques carambars.

On vous imposait des trucs dont je n’ai jamais su quoi faire. La rédaction d’un fil directeur avec les péripéties, les virages dangereux, les rebonds. L’élaboration d’une trame chronologique précise à partir du fil directeur. Il y avait aussi les fiches personnages, si détaillées que ça en devenait du flicage des protagonistes: bien, puisque celui-là est un pervers polymorphe à tête rasée d’extrême gauche quoique d’origine bourgeoise qui aime les glaces parfum huître & chocolat et se laisse facilement séduire par les assistantes sociales d’origine béarnaise et surtout traîne seul tard le soir dans les gares parce que depuis tout petit il a une passion contrariée pour les trains, on va pouvoir en faire la victime suivante de l’aiguilleur fou (penser à vérifier qu’il ne s’agit pas d’un aiguilleur du ciel, sinon ça va flanque la pagaille dans l’intrigue). Ah! Oui, en parlant de l’intrigue, il fallait qu’elle soit complète de A à Z, de sorte qu’on ne puisse absolument pas dérailler lors de la rédaction ainsi facilitée.

Tu parles. Ficher les personnages et ficeler l’intrigue, moi ça me handicape tout de suite. J’ai l’impression de traîner un boulet, aussitôt ça me dissuade de poursuivre, le texte est forcément mort-né. Même si, au départ, j’ai tout plein d’idées pas dégueulasses, me contraindre à les organiser d’une façon bien définie (par autrui, en plus) ça flanque tout en l’air.

Au lieu de suivre une règle, je préfère pouvoir me faire craquer la braguette, et pardon pour cette légère grossièreté prévisible depuis le titre (surtout par ceux qui ont comme moi l’esprit un peu tordu sinon parfaitement vicieux).

Je m’explique : si je ne suis pas en mesure de prendre mon pied à inventer mon histoire, à l’écrire, à en changer le cheminement en cours de route si ça me botte mieux et si ça vaut mieux, de toute façon ça ne mènera pas à grand-chose. La règle, c’est faire entrer en quelque sorte un principe de réalité dans l’écriture. Et faire sortir du même coup la part de plaisir que je pourrais prendre. Je ne conçois pas de ne pas pouvoir pousser un soupir extasié en trouvant une meilleure péripétie que celle envisagée, permettant d’ailleurs de réorienter mon œuvre. Je ne conçois pas de traîner après moi un schéma drastique: puisque l’événement P est traité, passons à l’événement Q qui sera introduit par l’entrée en scène du personnage Lambda prévu, ce au point 12.4 du scénario…

L’écriture fonctionnant mieux chez moi en flux tendu, partant de quelques éléments (thème, début, vague fin vers laquelle j’aimerais bien aller sauf si un détour pourrait être charmant, deux ou trois personnages, quelques localisations, et une idée très approximative du volume final), tout se construit peu à peu au fil des pages. Surtout lorsque j’aborde le roman. En entamant le premier chapitre, je ne sais pas trop comment vont se dérouler les suivants, et c’est bien ça qui m’amuse. Ensuite, plus on progresse moins est vaste le champ des possibilités ouvertes. Alors à quoi bon codifier le principe d’élaboration d’une œuvre littéraire qu’on désignera comme plus tard par le terme de «pauvre daube», regrettant amèrement que durant tout ce temps perdu, une Monique qu’on convoitait tant ait renoncé à attendre le moindre signe de notre part et se soit précipitée dans les bras d’une autre Monique ?[2]. Si arrivé à la moitié du bouquin on peut encore prendre des libertés, il faut se résoudre, parvenu aux trois quarts, à ce que le déroulement devienne un tantinet plus inéluctable qu’on aimerait. Pour moi, c’est donc vers la fin que je prends le moins de plaisir, quand je sais enfin exactement comment on va s’en sortir[3]. Reste toutefois le cri très animal poussé en arrachant au clavier ou au stylo les tous derniers mots, la dernière syllabe, le point final. Rhaaaa !!! fais-je donc, dans une soudaine satisfaction qui demeure toutefois sub-orgasmique. Parce que quand même, n’exagérons rien.

Post-scriptum à l’attention des fous, des téméraires, ou des raisonnables : si vraiment vous tenez à gagner du temps et à écrire avec sérieux, je conseillerai de s’imprégner à fond des préceptes de la méthode dite du flocon, telle qu’elle est expliquée sous mes yeux ébahis au sein d’Espaces comprises. Méthode à laquelle, j’en suis navré, je n’arrive désespérément pas à me soumettre.


[1] Pour moi, Scrivener est un bureau d’écrivain avec tout ce qu’il faut, qu’on arrange comme on le sent, dont la seule faiblesse est parfois dans la mise en forme des fichiers exportés – il convient alors de retraiter le résultat pour qu’il soit « exploitable », mais c’est un détail et tout le reste est un régal.

[2] Une gamine rencontrée autrefois m’avait appris que toutes les filles s’appelaient Monique. Et tous les garçons aussi, pour faciliter les choses. Sachant cela, vous pourrez choisir le sexe de nos deux Monique comme il vous chantera.

[3] Mal. Surtout l’auteur, qui va devoir retomber sur ses pieds sans s’éclater la tronche contre une ultime série de péripéties peu judicieuses.

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