Le Pays des Kangourous

tumblr_nkskzvrhlm1st4bmvo1_500Poursuivons nos explorations théoricopragmatiques de ce curieux phénomène qui porte des êtres soi-disant intelligents à extraire de leur amas de neurones assez de matériaux pour constituer des accumulations de paragraphes qui mis bout à bout forment ce qu’on appellera pompeusement une œuvre littéraire. Ce désordre mental, fort courant, frappe tôt et s’avère généralement incurable. Mais point n’est ici la question de savoir si on pourra un jour guérir ces pauvres égarés dont je fais partie, et même assez fièrement malgré tout, ce depuis déjà à peu près trente ans.

N’étant pas parvenu à vous dissuader de graver sur la plaque que vous collerez à l’entrée de votre demeure la mention « romancier », j’ai résolu de vous livrer mes petits secrets méthodologiques. Ici, maintenant. Une bonne fois pour toute, comme ça on n’en reparlera plus.

En matière d’écriture, j’ai au fil des pages élaboré une certaine méthodologie, non, pardon, n’exagérons rien ce serait abuser et faire preuve d’une misérable présomption, plutôt une façon de procéder où se mêlent rigueur (espérée mais jamais atteinte) et fantaisie (pour sûr). L’exemple n’est pas nécessairement à suivre, je le donne pour ce qu’il est. Ça semble devoir ressembler à quelque chose comme :

  • Une amorce (un début de texte, un fragment de brouillon, pas trop court, une taille de deux pages semble me convenir), dont
  • je commence par isoler les composantes premières – personnages, lieux clés, situations préalables –,
  • puis les implications de tout ça (par quoi le récit va devoir nécessairement passer, les potentialités de développement, comment untel ne peut pas se comporter, quelles sont les relations existantes ou à envisager entre les personnages, etc.),
  • ceci aboutissant à une pré-structure en forme d’arbre dont les ramifications possibles sont sujettes à un questionnement de pertinence, à base de « si, alors, mais pourquoi » et autres interrogations douteuses,
  • et menant après élagage des nombreuses branches pourries à l’élaboration d’une trame raisonnablement (sic) solide,
  • après quoi, il n’y a plus qu’à se lancer dans la rédaction (plus facile à énoncer qu’à réaliser).

Il est fort courant que ce processus ne passe pas par le support papier. J’ai pris la très fâcheuse habitude de ruminer mes idées avant de les transformer en bouse. Un des points problématiques est que je suis capable de les oublier, ce qui doit certainement signifier qu’elles ne valaient même pas quelque chose d’invisible sentant la carotte. Il reste un avantage : les repentirs sont ainsi moins douloureux, et je n’ai pas à me justifier de changements de cap qui pourraient paraître saugrenus.

Clarifions le propos en concrétisant.

Et prenons l’exemple d’un roman fictif dont le nom de code sera Zébulon. Ce sera plus pratique pour comprendre le mode de fonctionnement de la chose, et ce qu’on peut attendre comme résultat. (Pourquoi un roman ? Parce que, comme relevé brillamment dans le chapitre précédent, c’est le fantasme de tout écrivassier, et qu’en l’occurrence c’est tout de même plus amusant que de vous parler de l’élaboration d’une nouvelle de cinq pages, j’aurais terminé en trop peu de lignes, ou d’une thèse intitulée Du Bonheur bouddhiste considéré au travers d’une Théorie submétaphysique du Marxisme post-freudien, ce qui deviendrait vite insupportable).

Au départ, le professeur A, marié, deux enfants, compte en banque respectable, épouse dévouée, calvitie en rapide progression, tombe amoureux de la nouvelle laborantine, Priscilla[1], vingt ans affichés au compteur (trafiqué, car elle en a vingt-sept), libertine et mutine, qui est en concubinage avec un éboueur agrégé de lettres classiques. La première scène narre les émois du chercheur qui couve des yeux cette dernière pendant un pot de fin d’année, en plein cœur du labo, au milieu d’une impressionnante collection de virulentes et suspectes souches virales diverses enfermées dans des flacons bien fragiles ma foi.[2]

Nous pouvons d’ores et déjà estimer raisonnable que la situation sera source de tensions entre le professeur A et son épouse, que je prénommerai Hildegarde, et éventuellement entre Priscilla et Jean-Pierre de Taye, l’éboueur diplômé qui se trouve également être le digne descendant d’une noble lignée remontant à Louis le Pieux.

Il faut prendre en compte les différents caractères en présence :

  • le professeur A, soudain pris par la crise de la quarantaine alors qu’il va sur ses 57 ans ;
  • Hildegarde son épouse, délaissée (que voulez-vous, il court après le Nobel et n’a pas de temps pour des étreintes fiévreuses), mélancolique, rêve régulièrement du facteur, des pompiers de la caserne la plus proche, d’un légionnaire, et de son jardinier, grand classique inépuisable ;
  • Priscilla trouve que son Jean-Pierre de Taye ne sent pas la rose en rentrant du travail, préfère de toute façon les hommes un peu mûrs capables de l’inviter au restaurant en moyenne cent-quatre fois par an, et a bien des difficultés à intégrer le concept de « fidélité » ;
  • Jean-Pierre, pour finir, ne rêve que d’une chose, faire du monticule de caillasses constituant les vestiges du château familial (situé peu importe où, mais loin) la demeure de rêve pour lui, sa future épouse, et leur nombreuse progéniture à venir.

Il devient dès lors des plus probable que le professeur A finira par culbuter Priscilla sur la paillasse.

Que va-t-il alors se passer ?

Deux hypothèses alcalines, pardon, basiques, non, zut, simples :

  • c’est sans lendemain,
  • une liaison s’installe.

Dans les deux cas, Hildegarde et/ou Jean-Pierre peuvent avoir vent de l’affaire (par exemple via Gudrun, doctorante islandaise qui en pince pour son directeur de thèse, – le professeur A, qui voudriez-vous que ce soit d’autre ? – et les a aperçus alors qu’ils faisaient une expérience un peu bizarre dans la pénombre d’un début de soirée, au moment où elle se résignait à quitter sa blouse avant d’aller au cinéma regarder pour la centième fois son Godard préféré, Le Mépris, en compagnie d’elle-même).

L’option sans lendemain, quoique séduisante, me semblant moins riche en développements potentiels (sauf si Priscilla, par un funeste hasard, tombait enceinte), je décide qu’une liaison s’installe. Et que H et JP ne seront pas au courant tout de suite, car nos tourtereaux vont savoir rester discrets (aidés en cela par divers séminaires aux Antilles, conférences en Polynésie, et une table-ronde printanière sur les rétro-virus phosphorescents à Venise). Ceci étant en parfaite cohérence avec le caractère de nos personnages, je peux me permettre de considérer que mon choix est judicieux.

Toutefois, il advient que Gudrun (personnage marginal, mais décisif pourtant) décide à la fois de rentrer chez elle, à Stykkishólmur, et de faire payer au professeur A son mépris (c’est décidément un des mots de la langue française qu’elle préfère). Elle disparaît donc subitement, mais non sans avertir épouse et concubin. On appelle ça un coup de théâtre ou un rebondissement (mais vous pouvez appeler ça une biquette si ça vous chante). Lequel était pourtant inévitable (sinon comment justifier la présence de Gudrun ?).

La situation devient intéressante. Que va-t-il diable donc bien maintenant se passer juste après la page de pub ?

  • Hildegarde et Jean-Pierre vont-ils se rencontrer ?
  • Hidegarde, elle-même d’extraction à particule (on le découvre à l’occasion), succombera-t-elle alors au charme discret de Jean-Pierre ?
  • Divorcera-t-elle ? À combien se montera la pension alimentaire ?
  • S’arrangeront-ils pour que Priscilla la séductrice périsse dans d’atroces souffrances, après ingestion d’un plat de nouilles, nappé d’une délicieuse sauce au roquefort délicatement relevée d’arsenic et assaisonné avec une souche fabuleusement résistante de la peste noire ?
  • Que vont devenir Bobby et Pamela ? Et d’ailleurs, qui ose espionner JR ?
  • Priscilla éliminée, sauront-ils garder assez longtemps leur terrible secret, ce qui leur permettrait de fuir en Patagonie ?
  • Ou bien, symétriquement, le professeur et sa bimbo lubrique se débarrasseront-ils de leur entourage (puisqu’ils disposent pour ce faire des lots d’un vaccin mortel de chez mortel, fruit d’une erreur funeste alors qu’il était censé protéger de la grippe aviaire, gardés dans un coffre-fort ouvert au sous-sol juste à côté de la machine à café) ?
  • Fuiront-ils eux aussi en Patagonie (le pays des kangourous, selon Priscilla) ?
  • Durant combien de temps ladite Priscilla saura-t-elle cacher sa double vie[3] ?

Voilà beaucoup de questions ouvertes. Face à ce flot, toute réponse (justifiée) entraîne l’élimination des questions devenues superflues, etcetera. Naturellement, on peut encore chipoter et poser de nouvelles questions, mais si on continue comme ça, comme le bouquin ne s’écrira pas tout seul, il est préférable de réfréner les points d’interrogation et de faire des choix cruciaux autant que regrettables.

D’humeur peu morale, je décide que le professeur A et sa Priscilla d’amour vont, aveuglés par une passion meurtrière, éliminer consciencieusement leurs familles, voisins, amis, contrôleurs fiscaux, épiciers du coin, ainsi que divers propriétaires de bruyants deux roues motorisés parce que tant qu’on y est autant y aller franchement, et fuir à temps vers le pays des kangourous (entretemps devenu le Libéria), y fonder sous de fausses identités un hospice pour orphelins lépreux, y avoir un fils (qui sera lépreux aussi, mais pas tout de suite orphelin), lequel au soir de sa vie trouvera au fond d’une malle en carton les confessions de sa mère, écrites peu avant qu’elle succombe à une attaque foudroyante de fièvre ebola, et se suicidera de désespoir en apprenant du même coup que son père était en fait le professeur B (dont on n’aura jamais entendu parler, mais qu’importe, n’avais-je pas dit que Priscilla était libertine et peu fidèle ?).

Ainsi notre roman est-il bouclé. S’il s’était agi d’une nouvelle, le déroulement se serait interrompu bien plus tôt, ou aurait été perturbé de sorte qu’une chute inattendue survienne avec la soudaineté de l’éclair dans un bas ciel d’orage au soir d’un été assommant de chaleur et grésillant d’insectes divers dont certains n’ont qu’une idée dans leurs trois neurones, vous pomper du sang, tandis que vous transpirez à grosses gouttes en maudissant la touffeur ambiante peu propice au moindre exercice physique ou intellectuel.

Il se serait interrompu plus tôt : laissant le lecteur en pleine perplexité au moment où, par exemple, Gudrun ayant tout dévoilà, dévoilé (zut !) pardon, Hildegarde s’apprête à dézinguer mari et maîtresse, on s’arrêtera juste avant l’instant fatidique, ce qui paraît-il se fait quelquefois (nonobstant qu’on a l’air de prendre le lecteur pour un con, ce qui est inconvenant lorsqu’on ne s’appelle pas Guillaume M., Marc L. ou Amélie N.).

Il y aurait eu une chute : Ingrid dévoile, Hildegarde et Jean-Pierre se fâchent, mais le professeur A se rend compte que c’est Ingrid qu’il désirait de tout son être jusqu’au bout de l’ongle sale du petit orteil droit, et ils filent à l’aéroport, s’étant enfin trouvés, direction le pays des kangourous qui se trouve, ça tombe bien, être l’Islande. (Les autres personnages et le lecteur en sont comme deux ronds de flanc, quand même, ne sont-ils pas gonflés ces deux-là ?) Oublions ça et conservons notre trame romanesque précédemment élaborée avec un soin pointilleux.

Maintenant, il va falloir trouver un titre à notre roman/nouvelle.

C’est le plus difficile. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas. C’est dire si c’est difficile. J’en aurais bien un, mais il ne me plaît pas, finalement.

Ce serait…

 Le Pays des Kangourous[4]

 Ici s’achève mon exposé. Je ne l’accompagne pas de schémas lacaniens biscornus, ça ferait trop, et puis j’ai une vraie histoire à écrire (parmi toutes celles qui frétillent). C’est l’histoire d’un professeur qui tombe amoureux de la toute jeune fille de sa logeuse, et qui alors…


[1] Hommage à Pierre Desproges, qui aura une conséquence remarquable puisque Priscilla va devenir une héroïne romanesque à part entière. D’où que je vous invite à lire mon fabuleux roman Vous Autres, que vous pourrez consulter gratuitement en faisant un détour pas très loin d’ici pour vous faire une idée de la chose.

[2] On ne voit ça que dans les films.

[3] Strip-teaseuse hard dans un casino clandestin auquel on accède par une porte dérobée à la station de métro Abbesses (ligne 12 du métro parisien).

[4] Tout le monde sait que c’est le Mexique, cette île grande comme un continent, située au milieu de la Méditerranée – j’espère ne rien vous apprendre, sinon ce serait très grave.

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