Les quinze phrases à ne pas dire à un écrivain

Oh, pardonnez cet ultime élan de vanité qui laisserait entendre que je suis de la race des gens de lettres. N’étant pour l’heure aucunement compromis avec quelque Grand éditeur (dûment muni d’un contrat signé de mon sang), mais tout juste autoédité/autopublié et présent dans une sublime anthologie (Scories, éditions Hydromel), la reconnaissance de ce statut grandiose m’est de fait refusée par la plupart des gens sérieux (ou moins sérieux mais qui se la jouent). Être autoédité est déjà plus recommandable que de publier sur des sites comme Scribay, comme si le fait de réclamer 4,99€ pour une bouse numérique était légitime, alors que laisser lire voire télécharger, pour pas un rond, quelques fictions d’une qualité nettement supérieure à ce que certains éditeurs laissent paraître (je pense entre autres à celles de Loïc Richard ou Cédric Ferrand, sur Feedbooks), était voué au mépris. Passons, notant tout de même que quelques chroniqueurs littéraires et blogosphériques poussent l’audace jusqu’à s’y intéresser un peu, effort louable mais qui me semble relativement récent.

Le scribouilleur, sur son parcours semé de paragraphes ratés et de proses ravissantes (en proportion inverse : mais la question des scories que l’on produit avec opiniâtreté devrait être abordée ailleurs), rencontre quelques lecteurs parfois ravis, et le plus souvent croise des gens qui, malheureusement, osent souvent les mêmes interrogations soit railleuses soit dédaigneuses. Lesquelles, ci-dessous consignées, pourraient se voir répondre en termes choisis, ainsi que je m’apprête à le faire, lorsque l’auteur (forcément incompris) commence à en avoir ras la burette de voir se pointer toujours les mêmes futiles questionnements. Lesquels frappent indistinctement auteurs publiés ou pas, donc je livre en vrac.

1. Toujours pas publié ?

Si, je me suis fait entuber une fois par une certaine Martine, mais ça ne compte pas, sinon, je sais que tu penses uniquement au roman et alors c’est non et je t’emmerde.

Perfide mesquinerie, assez commune, surtout de la part de certains proches. Il est vrai que passer son temps à noircir du papier ou un écran au lieu de ronfler devant la télé en leur compagnie, c’est une perte de temps, vu le peu de résultats.

2. C’est pas compliqué, ça, d’écrire.

Surtout des textos débiles, hein, mon connard ! T’as qu’à essayer autre chose, pour voir. On en reparlera après.

La remarque est courante, qui revient à dire qu’on pratique une activité dont l’insignifiance totale mérite autant de respect que se gratter le coude. Proférée le plus souvent par des gens qui ont pour principales lectures les articles métaphysiques de la presse pipole.

3. T’as la belle vie, dis-donc !

Quand je vois la tienne, en comparaison, c’est sûr. Au fait, tu sais ce que ça touche en général, un auteur ? Un pain au chocolat tous les trimestres.

Question destinée en priorité aux édités, cela va de soi. Mais, curieusement, même les autres y ont parfois droit, sans doute dans un moment de distraction de la part de l’interlocuteur.

4. Mais qu’est-ce que tu fais réellement ?

 J’empile des bouses de yaks sèches, que je range par taille, puis que je fais cuire avant de les vendre sous la dénomination  » pain de campagne « . Et toi ?

Non, parce qu’écrire, ça revient à ne rien foutre de ses journées. Il est vrai que ce n’est pas très physique, et que les résultats ne sont pas forcément très visibles non plus. On ne distingue jamais l’effort nécessaire, et pour l’auteur il est très frustrant de ne pas pouvoir exprimer toutes les difficultés relatives à la narration soignée d’une virée au supermarché. D’où que l’écrivain paraisse glandouiller en permanence.

5. Sans vouloir te décourager… tu n’y arriveras jamais.

Sans vouloir te décourager, tu n’y arriveras pas non plus. À me décourager.

Remarque corrélative à la toute première question. Indique de façon certaine qu’on ferait mieux de se vautrer devant une série télé.

6. J’ai pas eu le temps de lire ton livre, mais ça m’a l’air génial

Moi j’ai eu celui de m’envoyer ton mec / ta copine, c’était génial. Comme t’as pas le temps pour lui / elle non plus… Hein, j’ai dit quelque chose qu’il fallait pas?

La phrase rassurante. Signifie qu’on en a rien à secouer, mais qu’on va être gentil quand même pour ne pas froisser la susceptibilité de l’auteur. Indique de façon certaine qu’il conviendra d’oublier cette personne la prochaine fois qu’on cherchera un lecteur pour évaluer son œuvre encore toute chaude.

7. Dis, ton histoire, ça me fait penser à un livre que je viens de lire…

Ah, tu n’es donc plus ni analphabète ni illettré. Félicitations.

Manière de déprécier ce qu’on a écrit. Cependant, notez bien que presque toutes les histoires ont déjà été racontées sous une forme ou une autre. Ce qui compte c’est la manière et le point de vue : il n’y a plus guère que là qu’on peut rechercher l’originalité. Et de toute façon, on s’en fiche, on aime écrire, point.

8. Tu veux pas écrire sur moi ?

Pourquoi pas. Mais il n’y aura pas des masses à raconter. Un quart de post-it devrait suffire.

Vanité, j’écris ton nom. Ceux qui font ce genre de proposition devraient être accueillis avec un sourire crispé et oubliés dans la foulée, si possible. D’ailleurs ils ne se rendent pas compte. « Tu veux vraiment que j’écrive sur toi ? Avec honnêteté ? Accroche-toi, ça va secouer. » Ces quelques mots lâchés devraient eux aussi suffire à dissuader l’adversaire qui souhaite être couché sur le papier.

9. T’es écrivain ? Ah, j’ai une idée de roman qui serait géniale.

Écris-le. Non, sans blague. Il n’y a que ça à faire, tu ne crois pas ?

Oui, parce que bon, hein… D’accord, vu le nombre de gens qui gaspillent du papier et vous font de l’ombre, c’est un conseil risqué, mais d’un autre côté il y a fort à parier que cette personne écrit comme une limace et ne dépassera jamais les trois pages. Sachant que l’idée géniale a déjà été traitée un milliard de fois. Notamment par Musso et Nothomb.

10. Et à part ça, tu fais quoi ?

Voir 4.

L’auteur se permettra un long soupir avant de répéter sa réponse précédente.

11. Il faudra quand même que tu songes à un vrai métier.

Justement, j’en ai un, voir 4 aussi.

Le soupir s’exaspère. On a dépassé l’envie de foutre des baffes à cet autrui insistant.

12. T’en mets du temps pour l’écrire ton bouquin, dis donc !

Moins que toi pour te rendre compte que je couche avec ton mec / ta copine, on dirait. Tu crois toujours que je suis pas sérieux? Pose-lui la question…

Faisant suite à la remarque numéro 2, ne mérite pas trop d’attention. On peut souligner qu’entre le boulot, les transports, les courses, le ménage, la cuisine, le sommeil, et autres activités plus ou moins conjugales, ça ne laisse pas tellement de temps pour écrire. Qu’il est donc normal qu’un roman prenne des mois voire pire. (Une nouvelle, ça se torche en vitesse : j’en veux pour preuve certaines péremptoires affirmations clamant qu’on aura écrit quatre nouvelles dans la journée, les doigts dans le nez, ce qui est soit un mensonge grossier, soit la preuve qu’on préfère le volume à la qualité.)

13. Tes personnages, ils sont vraiment inventés ?

Mais non, tu es ma seule inspiration. Tiens, quand j’ai massacré le petit commercial hautain, dans le dernier roman, je pensais vraiment très très fort à toi. Mais si. Ne me remercie pas.

Ah, zut, on s’est trahi, alors qu’on avait décliné poliment la proposition plus haut relevée. La réponse est : plus ou moins. La fictivité se nourrit indubitablement d’une réalité empirique, la praxis littératurante revenant à distordre, refondre et métamorphoser un monde perçu, transcrit prismatiquement de manière combinatoire. Oh, pardon. Je viens juste de tomber sur une page d’un philosophe français, j’en ai aussitôt subi la néfaste influence.

14. Tu crois que tu as du talent ?

Sais pas. Au moins celui de supporter tes questions crétines, en tout cas.

Le sous-entendu évident est qu’on n’en a pas. L’auteur est renvoyé en 1, 5, 7 et 11, l’interlocuteur affiche un sourire qui en dit long sur ce qu’il pense, on éprouve le désir résolu de lui balancer son poing dans la tronche mais on se retient toujours, car on se doit de rester digne, que diable. L’auteur pourrait remarquer que des gens dénués de talent arrivent à se faire éditer, mais ceci ne servirait qu’à l’enfoncer et il préférera se taire.

15. Tu devrais abandonner, tu ne crois pas ?

 T’as raison. Je vais arrêter d’espérer que tu poseras un jour une question intéressante.

Cette ultime tentative, qui pourtant ne saurait être couronnée de succès, résume les positions de l’ennemi (on ne peut plus parler d’interlocuteur) : activité inutile, vaine, incertaine, perte de temps pour n’obtenir que des brouillons malhabiles voire illisibles, l’écriture doit être un passe-temps pour jours pluvieux, et revient à faire ces charmants petits dessins que l’on trace sans y penser lorsqu’on est au téléphone ou dans le désœuvrement le plus complet.

Pour terminer, je puis assurer qu’au terme de l’assaut, un auteur se sent consterné, épuisé, mais déterminé à poursuivre. Mais c’est quelque chose qu’il ne faut surtout pas avouer en face de l’importun, afin de ne pas le dépiter.

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