Mon Dieu virgule quelle horreur point d’exclamation

J’avais jadis, du temps où je sévissais sur Overblog, pondu quelques lignes sur la question du style dans un article[1] intitulé Une petite tape(tte) sur la joue[2], et n’ai ensuite eu de cesse de revenir sur ce qui est parfois un bien douloureux problème. Cette réflexion (pertinente) est rescapée d’errances numériques précédentes, et comme je sais que je méditerai encore et encore sur le sujet, il était préférable qu’elle ne disparaisse pas.

Dans ma toute première tentative pour aborder ce délicat sujet, j’écrivais, pompeux et sérieux comme un pape constipé, « Le style, c’est la façon très personnelle qu’aura un auteur de triturer l’écriture pour la faire sienne, et par là même unique, reconnaissable. Le style, c’est un ensemble de règles implicites, une démarche que l’on établit pour soi, et le résultat de l’application de cette démarche, de ces règles. Il va au-delà de la simple écriture. Il singularise. »

Admettons.

Je ne vais pas gloser sur cette péremptoire affirmation, à laquelle j’accorde encore et toujours mon soutien (que je pourrais modérer si j’en avais envie).

Je peux en revanche poser une question subsidiaire: le style, hein, comment que ça s’acquière, concrètement ?

Je vous invite à vous mettre en situation.

Un jour (ou peut-être une nuit), quelque chose soudain grattouille là entre les doigts, et abandonnant toute raison on se précipite sur du papier, puis sur un crayon, avant de se frotter les tempes, l’air mi-halluciné mi-désespéré.

L’inspiration vient de frapper à l’huis et on a décidé de la laisser rentrer. Peu importe ce qui aura motivé cette décision: on veut écrire (peut-être bien un roman – il faudra bien se demander pourquoi, d’ailleurs, mais une autre fois, ce n’est pas l’urgence du moment). Et, parce qu’on n’a pas peur du ridicule, on n’appelle même pas un psychiatre pour lui demander de l’aide (plumitiver, c’est quand même une bien curieuse perversion, mieux vaudrait couper le mal à la racine).

Les premières pages ressembleront fort aux petites rédactions qu’on devait pondre régulièrement dans notre jeune âge pour des raisons misérablement scolaires. Ce sera raide, imprécis, mal fichu, mais quand le démon guide la main, on s’en fiche bien. On se sent pousser des ailes d’écriveron, pour reprendre un terme bien mignon, et peu importe le reste.

Les pages suivantes récolteront le fruit de nombreuses heures de corrections apportées aux premières : soudain l’imparfait du subjonctif paraîtra aller de soi, et le placement de la virgule ne se fera plus au pif. Ce ne sera qu’un début. Les tournures malheureuses, l’absence de vie dans l’exposé d’une promenade dominicale sous la pluie dans le marais poitevin, vont laisser un sentiment légèrement amer.

Celui-ci s’estompera ultérieurement. On commencera tout doucement à se laisser habiter par l’écriture. Jusqu’au moment où tout viendra comme on respire. Parce qu’une des clés du style, c’est (à mon sens) la faculté de faire vivre en soi ce qu’on raconte. Plus on aura le sentiment que ce pourrait être vrai (même si c’est dans un environnement Guerre des Étoiles), mieux la façon de le retranscrire se développera.

Le style a un aspect organique. Il pousse comme une plante, peu à peu, ronce ou lys ce n’est pas la question, car la seule exigence préalable est d’accepter la manière dont il se développe, sans vouloir greffer du pommier sur une acanthe pour la simple raison qu’on aura trouvé qu’Untel écrit mieux que soi et qu’on devrait s’en inspirer[3]. Mais pour éviter qu’il ne s’étiole, il faut et s’impliquer (presque) totalement dans l’écriture, et ne pas manquer d’exigence envers soi-même. Exercice apparemment contradictoire. Mais il s’effectue en deux temps, l’écriture brute d’une part, le remodelage d’une autre.

Ce n’est pas aisé. C’est long, parfois pénible, mais apporte toujours grande satisfaction. Pour expliciter brièvement le processus, je vais devoir utiliser un vocable abscons: rétroaction (en anglais feedback, mais on conviendra que c’est moins élégant). On écrit, on voit les défauts, on corrige, on continue d’écrire en intégrant les modifications de style induites par la correction précédente, et ainsi de suite, dans un perpétuel mouvement en spirale plutôt que circulaire. Les premières pages étaient pleines d’angles, d’aspérités rebutantes, les suivantes en arrondissent le contour, et en précisent la forme. Pas forcément celle qu’on a choisie. Plutôt, celle avec laquelle on a le plus d’affinité.

L’écriveron (décidément, j’adore ce mot) se forge ses propres outils, les refond à mesure que les besoins deviennent plus précis. Il taille de mieux en mieux les pierres de son édifice. Un jour, il disposera d’un beau manoir à son goût. D’autres viendront alors jaser sur son goût de chiottes[4]. Et alors? Il aura enfin son style, imparfait mais identifiable, qu’il peaufinera sans cesse parce qu’au bout d’un moment c’est une manie à laquelle on succombe sans s’en rendre compte.

Il regardera, bien sûr, les demeures des voisins. Jugera chez l’un que la tourelle à l’angle est un peu prétentieuse, chez l’autre que le péristyle est tout à fait charmant. Il aura peut-être des réticences à trouver sa propre architecture plus que convenable, même si elle l’est. Autant dire que, de toute façon, il passera toute sa vie à abattre des cloisons, à modifier l’intérieur, à démolir la grange inutile pour installer une piscine (chauffée). L’insatisfaction permanente est le destin tragique du plumitif. Sur son lit de mort, il pensera encore qu’il aurait dû remplacer quelque part «bistouquette» par «fier ornement de sa virilité», et passera de l’autre côté en regrettant de ne pouvoir emporter ses brouillons.

Mais, me dira-t-on, je mélange des considérations botaniques et architecturales pour parler du style! Eh bien! Ma foi, puisque je me réserve le droit de traiter n’importe comment un sujet aussi grave, devrais-je y renoncer à cause d’une telle remarque? La façon de mener mon propos fait aussi partie de mon style. Si je dois la modifier, ce choix n’appartiendra qu’à moi seul. Et puis on va finir par m’agacer, à critiquer comme ça bêtement.

Enfin… Concluons sur une note positive. On peut se dire que son style paraît « guindé, terne, imprécis, sommaire et inanimé », pour reprendre les termes dont certains masochistes usent à leur propre endroit. A quoi je répondrai : aujourd’hui, peut-être. Mais demain, un peu moins. Dans quelques mois, on notera bien des progrès. Et dans dix ans, quelle rigolade de retrouver les pages d’antan, bourrées de défauts !


[1] « Article » ! Et pourquoi pas « Essai », tant que t’y es ?

[2] Je dois peut-être (bof) m’excuser auprès des fervents admirateurs d’un blog intitulé Parisianboys. J’avais alors été légèrement (sic) perfide à l’égard de ce blog, d’où le titre susmentionné. Quoique, en fait, je ne renie rien: il y avait chez Parisianboys plus de contenant que de contenu, et en outre j’ai besoin d’un peu plus de finesse que ça pour me réjouir. Ne reculant devant aucune précaution, je vous dissuaderai d’aller y jeter un œil (car ce blog existe toujours), à moins que vous ayez plus de 18 ans et que vous aimiez être surpris. Je peux assurer en tout cas que le racolage le plus vulgaire avait en quelques semaines pris le dessus à une vitesse étourdissante, ce qui permet depuis aux tenanciers du site de jouir de centaines de connexions quotidiennes : comme quoi le succès tient à peu de choses, ce dont je devrais peut-être me souvenir.

[3] On le fera toujours, c’est un passage un peu obligé que de céder aux influences. Mais il ne faut pas leur donner plus d’importance qu’elles doivent en avoir. Les modèles sont faits pour s’en détacher, faute de quoi on risque de devenir impersonnel.

[4] Le grand mérite des critiques est de reconnaître avant tout les défauts, et d’insister sur le fait que Machin, au moins, sait écrire.

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Une réflexion sur “Mon Dieu virgule quelle horreur point d’exclamation

  1. vivianefaure dit :

    (Du coup, je visite.)

    En fait, j’aime bien le mot qu’utilisent les Anglais, pour dire style. Ils disent « voice ». Et voix, ça donne bien l’idée, et c’est peut-être un peu moins paralysant. Ça dit que c’est quelque chose qu’on a déjà, en nous, et qu’il suffit d’apprendre à l’utiliser. Ça dit que ça nous est propre, unique. Mais que ça se travaille, comme n’importe quel chanteur le sait.

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