Petite Foire aux Questions

Après tous ces chapitres d’une portée considérable, j’estime judicieux de porter enfin à la connaissance de tous quelques réponses aux invariables brûlantes questions que se pose quiconque plumitive sans vergogne, voire veut avec fatuité prétendre river à l’entrée de son logis une plaque (dorée et à fioritures) d’écrivain (qui reçoit sur rendez-vous) en se passant d’avis autorisés[1]. On n’y coupe pas, comme l’écrivit Sylvie Parthenay (La Plume d’Ys), « Ecrire est à la mode, tout le monde pense avoir du talent et qu’il suffit de s’y mettre quelques semaines pour écrire un best-seller. La génération de la Star’Ac est passée par là, en faisant croire au mirage de la célébrité pour le moindre effort. » Si écrire est plus que jamais à la mode, ce dont put également témoigner l’engouement pour les blogs, on ne répétera jamais assez que la France est depuis longtemps pays fertile pour les littérateurs de tout poil et qu’on s’y targue plus qu’ailleurs de prendre plume pour écrire son roman (de préférence à tout autre domaine, bien que la poésie continue de pousser comme les orties au bord des chemins).

Nous autres, petits moutons bêlants du grand troupeau des plumitifs, avons donc toujours les mêmes interrogations, malgré la pléthore de savants manuels, d’articles insondables, et de fructueuses discussions de fond de bistro qui devraient nous apporter des réponses définitives avant même que nous ayons eu possibilité de poser un point d’interrogation quelque part. Voici quelques exemples parmi tant d’autres, qui surgissent des tréfonds de nos doutes métaphysiques.

Qu’est-ce qu’un roman ?

Qu’est-ce qu’une novella ?

Qu’est-ce qu’une nouvelle ?

Faut-il employer une méthode (et laquelle) ou travailler intuitivement ?

Comment choisir son éditeur ?

Sonnet ou vers libre ?

Comment construire un récit ?

J’ai le style d’un cloporte, est-ce grave ?

Pour ou contre le happy end ?

L’intrigue, c’est quoi ?

Péripétie, est-ce un gros mot ?

Comment construire de bons personnages ?

Si l’art du doute doit être manié avec précaution (trop handicape, pas assez risque de provoquer un gonflement des chevilles), il reste nécessaire à chaque étape de la production scribouillante. Outre les questions préalablement exposées, on se demandera si notre idée de départ vaut un peu plus qu’un soupir. Plus tard on butera sur des écueils (ici également relevés chez Sylvie Parthenay) : la cohérence, la bonne tenue des dialogues, la documentation, le découpage, le maniement du suspens, les transitions… Avant de considérer que, tout bien considéré, on écrit comme un pied (et qu’il reste beaucoup de travail pour parfaire notre futur Goncourt).

Pour un peu, les obstacles étant plus nombreux que les tessons de bouteilles sur la plage où nous rêvions de nous promener pieds nus, folâtrant gaiement au bras d’une poupée gonflée à l’hélium et surblondie à l’eau oxygénée à qui il faudra mille fois expliquer la dernière pub pour la Vache qui rit, ou au bras de Mister Univers du Camping des Eaux Calmes qui ne sait pas ce qu’est un dictionnaire (qu’il confond volontiers avec un cale-portes), nous abandonnerions cette pénible activité au bout de quelques pages si nous n’étions pas quelque peu atteints du ciboulot. En effet, non seulement nous nous acharnons sur un ixième texte qui vaudra à peine l’éloge des insectes papivores, mais en plus nous sommes promis à la récidive. Funeste perspective ! Qui a mis plume dans l’engrenage le sait, il est très vite impossible de se sortir de la machine à mots. Un texte écrit fait surgir le désir du suivant, et c’est comme ça qu’on se retrouve à la tête de quatre-vingt-sept romans virgule quarante-deux (après la virgule, c’est celui qui restera inachevé à l’heure du trépas).

Ami scribouillard, comme moi tu désespères de ne jamais t’en sortir ? Tu voudrais savoir comment te défaire de cette rage qui te pousse à entasser paragraphe sur paragraphe, à user du guillemet français et du tiret semi-cadratin ? Tu ne rêves que d’avoir pour seul plaisir celui procuré par le ronronnement ahuri de la télévision ? Le mot roman te plonge dans des transes infinies qui te sont insupportables ? Et toi, ami poète, que l’alexandrin tarabuste jusque dans ta salle de bains, tu préférerais non compter les pieds des maudits vers de tes maudits sonnets, mais les cases à remplir dans ta déclaration d’impôts ?

Puis-je te le confier ? Comme moi, cesse donc de te bercer d’illusions. Tu ne seras jamais Duras, Asimov, Maupassant, Borges, Hemingway, Hugo, Zelazny… certes cela est pitoyable et tu t’en rends bien compte mais il y a pis… tu ne cesseras jamais d’écrire, de vouloir écrire, d’avoir écrit, de ne pas réussir à écrire à cause de cette $°}*¤ d’inspiration qui flageole en permanence. T’es cuit, sache-le. Quoi que tu fasses, ton vice t’accompagnera jusqu’à la mort, même si tu devais le cacher jusqu’à ton dernier souffle. Tu maudiras le jour où la muse t’a planté une plume entre les doigts au lieu d’un gros poil dans la paume (remarque, il y était peut-être déjà). Tu navigueras dans les regrets d’avoir écrit de mauvaises pages, de ne pas les avoir écrites, de vouloir en écrire. Sache d’ailleurs qu’il pourrait t’arriver plus horrible : Avoir du succès. Être édité. Lu. Avoir des entretiens avec des journalistes. Le Goncourt pourrait même te tomber dessus malgré des efforts désespérés pour y échapper.

Tu l’auras alors collée sur le front, ton étiquette « écrivain », ou « poète » ou les deux en même temps (tiens, prends Paul Auster, il est romancier et poète, donc doublement taré, le pauvre). Et là, impossible de renier les faits.

Pour autant, tu auras toujours tes doutes, tes incertitudes, qui te rongeront aux tréfonds de ton lit alors que la blondasse susmentionnée te grignotera les lobes des deux oreilles en même temps (sic) ou que Mister Univers voudra à tout prix voir la fin de Colle-en-tas avant de te prouver qu’il sait encore faire des galipettes sur moquette.[2]

Bon, je veux bien t’aider un peu. Veux-tu, comme moi, avoir quand même des débuts de réponses aux questions existentielles posées plus haut ? En quelques mots, alors, parce qu’on ne va pas y passer la journée. Surtout ne viens pas te plaindre ensuite, je fais juste ça pour rendre service, si j’ai tort que que tu prends mes réponses pour argent comptant, il ne faudra pas dire que c’est de ma faute.

Qu’est-ce qu’un roman ?

Un roman est un genre d’ouvrage d’épaisseur variable, qui peut friser la taille d’une nouvelle obèse, mais s’en distinguera en tournant de préférence autour du pot, et va jusqu’à se découper en plusieurs tomes de cinq-cent pages chaque histoire de faire chier le monde, en se mettant en orbite autour du même récipient.

Qu’est-ce qu’une novella ?

La novella est un genre encore fort peu prisé dans notre beau pays, cependant des efforts sont faits par quelques éditeurs afin qu’éclate une reconnaissance méritée. En tout cas du terme, puisque de la novella nous en lisons sans nous en apercevoir. Grossièrement calibrée entre 80000 et 200000 signes, la novella passe soit pour une trop grosse nouvelle, soit pour un roman bien maigre. Sa structuration peut emprunter à l’un ou l’autre genre, mais elle sait aussi inventer de nouveaux modes de construction, ce qui est bien embêtant. On la tiendra ou pas pour un genre spécifique, ce qui n’a pas beaucoup d’importance: quand on écrit une novella, c’est qu’on n’est pas capable d’affronter le roman, et qu’on est trop bavard pour en rester à la nouvelle. Je dirai que la novella souffre du même mal que l’alto, qui a bien du mal à se faire de la place entre le violon et le violoncelle. Si l’on craint pour sa réputation, ne parler que de son « court roman » ou de sa « vaste nouvelle », ce qui permet parfois de sauver les apparences.

Qu’est-ce qu’une nouvelle ?

Une nouvelle est un texte qui, pris isolément, fait un peu mesquin, même s’il s’enfle jusqu’à ressembler à un roman malingre (ou à une novella). La nouvelle va à l’essentiel et évite les digressions inutiles autour des pensées du narrateurs relatives à son bidet bouché. La nouvelle est grégaire et s’accommode mieux de se retrouver en recueil plutôt qu’isolée dans un cahier. Il lui arrive d’aimer être dans une anthologie ou une revue. On le lui pardonnera bien volontiers, surtout si comme moi on est plutôt adepte de ce format.

Faut-il employer une méthode (et laquelle) ou travailler intuitivement ?

Faire les deux et arrêter de se poser la question. Le mieux, de toute façon, est de trouver soi-même la méthode la plus valable, et puis c’est tout voilà.

Comment choisir son éditeur ?

Au pif, c’est plus drôle. S’il demande de l’argent c’est de l’arnaque. S’il en garde, itou (et d’habitude, il cherche à retenir vos droits d’auteur à concurrence d’une somme qui mine de rien représente un nombre de ventes que vous n’atteindrez jamais). Il peut être estimé préférable de ne pas choisir un éditeur mais de taper dans le tas et d’attendre qu’ils se battent pour vous faire signer (c’est beau les illusions, non ?). Il est vrai que c’est l’éditeur qui va vous choisir, pas l’inverse, me semble-t-il. Ce qui m’amène à penser que la mentalité de l’éditeur est proche de celle du chat…

Sonnet ou vers libre ?[3]

C’est plus mes oignons. Mais je suggère de tâter du sonnet et autres formes strictes, ça forge la technique poétique, et le passage à l’abstraction sémantique n’en est ensuite que plus jouissive.

Comment construire un récit ?

D’abord, pourquoi ? Il y a des livres écrits n’importe comment, est-ce bien la peine de construire le sien ? C’est fatiguant, de plus comme vous ne serez jamais édité ça n’a aucune importance.

J’ai le style d’un cloporte, est-ce grave ?

Oui. Car vous insultez les cloportes.

Pour ou contre le happy end ?

Contre. Résolument. Rien ne vaut une petite tuerie finale, ça détend les nerfs de tout le monde. Notamment ceux de l’auteur, qui vient de promener durant plusieurs mois une petite brochette d’ahuris au travers d’une vingtaine de chapitres, et ne supporte plus leurs indignes comportements, justifiés par un synopsis qu’il s’était crevé à rendre intéressant, et auquel il a dû coller malgré, au fil du temps, la montée d’une irritation nauséeuse envers cette histoire que désormais il tient pour péniblement stupide.

L’intrigue, c’est quoi ?

C’est la colonne vertébrale de tout texte de fiction. Elle se prolonge de péripéties qui la renforcent ou l’amoindrissent selon le talent de l’auteur.

Péripétie, est-ce un gros mot ?

Non, sauf en faisant sauter trois syllabes et en pouffant niaisement à l’énoncé de ce qui reste, et encore. La péripétie nourrit l’intrigue, qui peut être fort vorace. A manier avec précaution dans la nouvelle, où il faut éviter de laisser pulluler ce genre de chose.

Comment construire de bons personnages ?

En regardant ses voisins, sa famille, son chef, sa maîtresse, le chef de gare sans lien de parenté avec la précédente. Si ça ne suffit pas ? Evitez au moins de prendre pour modèles les héros de vos séries télé préférées, si vous ne tenez pas à sombrer dans le ridicule. Sauf si vos intentions sont éminemment parodiques. Vous pouvez aussi vous prendre comme cible, ce qui pourrait vous dispenser d’une coûteuse analyse de votre pesant égo, mais à vos risques et périls. Ne jamais hésiter à être curieux des individus qui vous entourent, fort empressés à dévoiler une partie de leur intimité lorsqu’ils font confession téléphonique au sein de la foule compacte qui se presse dans les transports en commun. Avoir l’oeil aux aguets et l’oreille fine n’est pas une des moindres qualités à développer.

Et maintenant, vous pouvez repartir à la conquête de l’Académie française.


[1] En ce second cas, les intéressés ne se retrouveront ni sur les forums, ni ailleurs sur la toile (sauf à l’endroit incontournable où ils parlent d’eux et de leur suprême talent en prenant la précaution de cacher leurs œuvres aux yeux des pillards potentiels), mais se poseront péremptoirement comme écrivains, capables de trouver en eux-mêmes les réponses aux tracas que peut apporter la littérature. Ne me dites pas que ce genre de personnes n’existe pas: ça court les rues, en geignant que l’incompréhension manifeste dont font preuve les éditeurs est la marque de leur talent (il n’y a que les médiocres pour être publiés, tout le monde sait ça, ou les enfants d’enfoirées de célébrités, ou ces saloperies de starlettes à la con).

[2] Faut-il préciser qu’à partir d’un certain âge ce seront situations parfaitement fantasmatiques ?

[3] Oui, bon, dans cette énumération, ça n’a pas sa place, n’empêche, hein.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s